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Des élections pour rien 23 avril, 2007

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Depuis dimanche soir, les commentateurs sont unanimes : la démocratie a fait un grand bond en avant. C’est une belle victoire. Contre toute attente, les deux candidats les plus largement médiatisés sont arrivés largement en tête. Les plus grands sont plus grands, les plus petits sont plus petits : tout va bien.

Et le mieux, c’est que les électeurs sont de plus en plus nombreux à faire de mieux en mieux ce que leur proposent médias et sondages.

La démocratie a gagné. Entendez : Le spectacle peut continuer. Il est content, plus sûr de lui que jamais. Nos deux principaux VRP sourient. Ils vont pouvoir tendre la main à tous, tous les oubliés et les laissés pour compte, tous les déçus et les excédés, tous les rebelles et les centristes. Ils vont promettre plus d’impôts et moins d’impôts, plus d’Europe et moins d’Europe, plus d’écologie et moins de réchauffement, plus de changement, plus de SMIC, plus d’ordre juste et plus d’ensemble, plus de beau temps et plus de pluie, plus de plus. La lune pour tous.

Ils auraient tort de se priver : ils sont plus légitimes que jamais. Evidemment, on ne peut que se réjouir de l’intérêt croissant des Français pour la politique. Mais en retour, les Français auront le spectacle. Le grand gagnant de ce 1er tour, c’est encore lui, et sous des applaudissements nourris. Comme d’habitude, mais dans une plus large proportion, les urnes l’ont consacré.

Ce sera donc quinze jours de marketing intensif, ou le clivage va fonctionner à plein, où le nouveau centre va faire monter les enchères, où les appareils vont prétendre incarner l’intérêt général, où les slogans et les postures vont faire croire qu’ils sont la politique.

Alors pour nous, ce sera toujours l’abstention. Sans illusion, sans amertume, mais avec le seul souci d’ouvrir ailleurs un espace pour le bien commun.

Extrait 1 : Tous au spectacle 9 avril, 2007

Posté par JV dans : . , 4 commentaires

Nous sommes nombreux, sans doute, à nous demander si la politique est quelque chose de bien sérieux. Mais faut-il s’en plaindre ? En cette année de grande élection, la campagne vient à point nommé pour nous faire patienter un peu, puisqu’il n’y a pas de coupe du monde de foot, et que celle de rugby ne démarrera qu’à l’automne. Bien-sûr, le propos est facile et tient de la conversation de comptoir. Et pourtant, cette parenté nous est régulièrement rappelée, la métaphore revient sans cesse pendant la campagne. D’abord parce que, pour arriver « en finale » et « pour gagner, on a besoin de tous les talents. » « C’est un sport d’équipe, dit François Bayrou le 9 février, un homme seul ne peut rien » ; le 15 février, Nicolas Sarkozy tient les mêmes propos. La stratégie est, elle aussi, voisine de celle d’un entraîneur : Claude Bartolone rapproche le style de Ségolène Royal de celui d’Aimé Jacquet[1]. Le foot et la politique peuvent encore se partager le même journaliste, sur M6 ; quand on sait commenter l’un, on doit bien se débrouiller pour l’autre. Et puis il y a les supporters. Les campagnes électorales sont les seuls événements qui puissent disputer aux matchs de foot l’exclusivité de leur production, à échelle industrielle. Ceux de Nicolas Sarkozy se sont même organisés en club et dotés d’un écusson portant les initiales de leur star. Si l’on se glisse dans les gradins, où l’on siffle, hue, hurle, agite drapeaux et écharpes, il n’est pas exclu qu’on se croie vraiment à la coupe du monde.

Et qu’on ne voie pas l’utilité d’aller voter.

Les attitudes de rejet du système politique sont désormais majoritaires, qu’elles se manifestent dans le vote de protestation ou dans la désertion des urnes. On a conclu à une dépolitisation de larges pans de la population : Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, dans leur étude sur La démocratie de l’abstention, relèvent qu’en milieu populaire, c’est l’indifférence pour la politique qui domine[2]. Les éditoriaux pleuvent, qui pointent le « désenchantement » des électeurs ou le « désamour » entre représentés et représentants, qui stigmatisent l’impuissance des alternances politiques, systématiques depuis 1981, qui se demandent comment remobiliser les citoyens, mais peinent à trouver les solutions. Cependant, pour Alain Mergier, l’auteur du Descenseur social, parler de dépolitisation est « un contresens absolu ». Et si la clé du problème se trouvait tout simplement dans cette phrase qu’il rapporte, citant l’un de ses interviewés : « Ce n’est pas nous qui sommes dépolitisés. Ce sont nos hommes politiques qui le sont[3] » ?

Car le hiatus est trop flagrant entre l’importance d’enjeux que l’on pressent et le ridicule du spectacle que nous donne chaque élection. La dissonance est saisissante entre les initiatives qui veulent susciter un regain d’intérêt pour la vie publique et l’agitation immature qu’entretiennent les professionnels de la politique. C’est toute la politique qui en est brouillée. Il n’est pas jusqu’au mot « politique » qui n’ait lui-même été contaminé pour prendre un sens extrêmement péjoratif, celui que l’on perçoit dans le terme « politicien ». Il en est arrivé à qualifier ce qui précisément sort du champ authentiquement politique. Lorsqu’une affaire se « politise », on comprend immédiatement qu’elle sera traitée de manière partiale parce que d’autres enjeux se sont emparés d’elle : il s’agit alors d’enjeux « partisans ». A l’inverse, lorsqu’on « dépolitise » un sujet, on affiche que l’on sait se détacher de ses intérêts immédiats et l’on fait montre d’un certain sens de l’Etat. Ce qui d’ailleurs n’est pas forcément dépourvu d’arrières pensées « politiques »… Ce parasitage de la vie politique doit-il faire renoncer à elle ? Elle aurait tant à gagner à être un peu plus qu’un support de conversation pour café du commerce et un peu mieux qu’un sujet de rigolade au 20 heures. Confusément, on ressent qu’elle porte en elle quelque chose de grave et grand.

(…)

Oui mais voilà, encore un lieu commun – décidément : notre démocratie représentative est en crise. C’est patent et officiel, mais rien n’y fait. Comment est-il possible qu’elle continue de tourner à vide, alors que tout le monde s’en amuse, s’en scandalise – ou s’en désintéresse ? La réforme, la rupture sont dans toutes les bouches – mais depuis des décennies. Et le spectacle se joue toujours. Au lieu de prendre au sérieux cette crise de la représentation, il nous propose des slogans, flambants neufs ou d’occasion, qui de toute façon n’arrangent rien ; et dans le meilleur des cas, ce sera un coup de peinture sur les institutions.

C’est à croire que la vie politique ne peut rien d’autre que d’être un spectacle. Dans notre démocratie représentative, le spectacle a tout contaminé, de façon mécanique. Il s’est installé comme un péage, il a imposé ses rites d’entrée. La scène est ouverte à tous – ou presque. On peut même venir pour changer le décor : peu importe au spectacle, en vérité, car les oppositions le ravivent, qui font entrer sur scène de nouveaux figurants et réinventent des rôles. Nul ne s’approche plus de la politique sans mettre un masque ni finalement se perdre dans la danse. Le péage s’est révélé être un siège. Le bien commun a été pris en otage, et la politique a été asséchée.

Si on veut la revoir, il faudra la replanter ailleurs. Nous n’avons pas d’autres choix que de contester radicalement l’exercice de la démocratie en France. Il ne s’agit certainement pas de proposer une solution clé en main, un produit de laboratoire, un concept de think tank. La forme politique la mieux à même de promouvoir le bien commun sera forcément forgée par l’histoire ; mais au moins essayer d’en prendre le chemin et d’en jeter les premières bases.

Le diagnostic à établir au préalable suppose de revenir strictement à la réalité, de repartir de ce qui est. Il est illusoire de vouloir construire durablement sur un terrain fangeux. Il ne sert à rien de hisser les voiles ou de changer de cap lorsque le bateau coule. Il s’agit de commencer par voir le mal là où il est. Or il n’est pas dans les transformations de notre société, dans les changements du monde, ni même dans l’incurie ou la corruption de nos hommes politiques. Ce ne sont là que des paramètres qui n’ont rien de nouveau et avec lesquels la politique a toujours dû et pu composer. Le mal vient justement de ce que la politique n’a plus droit de cité, en raison du fonctionnement même de nos institutions. Ce n’est pas la politique qui est en cause ; c’est son absence. Car la politique est incompatible avec notre simulacre de démocratie.

Moquer les acteurs de la vie politique est trop simple. D’une façon générale, leur puissance de travail et leurs qualités intellectuelles sont indéniables. On peut déplorer leur ambition, on peut mettre en doute leur sens du service, on peut leur prêter appétit du pouvoir et soif des honneurs. Mais à supposer qu’on soit dans le vrai, cela ne résout rien, le problème est ailleurs : pourquoi faudrait-il ces dispositions pour tenir le devant de la scène ? Si nos hommes politiques ne défendent qu’eux-mêmes, comment se fait-il que nos institutions le leur permettent ? Faire passer l’Etat après des intérêts personnels, après tout, est une tentation universelle, que connaissent tous ceux qui s’approchent du pouvoir. Le problème n’est pas que les hommes politiques y soient confrontés. Il est que les institutions n’en protègent pas l’Etat. Pire, elles l’y exposent. Plutôt que du contenu, c’est donc de la forme dont il faut débattre ; car c’est elle qui dévoie le contenu, quel qu’il soit. Chaque organe, chaque outil destiné à faire vivre notre démocratie se dresse en réalité comme un obstacle devant la promotion du bien commun et capte à son propre profit toute énergie et tout dévouement. Ce ne sont pas les scandales ou l’éventuel déficit moral de nos hommes politiques qui tuent notre démocratie ; ce sont les contradictions internes à notre système politique.

Ces lignes sont ma part d’inventaire, que j’essaie d’apporter ici à ma mesure de simple citoyen. Mais de simple citoyen ci-devant électeur. Car elles me tiendront lieu de bulletin de vote. Sur le site internet du Conseil constitutionnel, on lit que le citoyen qui s’abstient se met « hors-jeu ». C’est tout à fait ça, je ne veux plus jouer. Quitter la tribune et ne plus venir au spectacle est un service à rendre à la France. Il repose sur la conviction qu’il y a mieux à faire que d’entretenir cette comédie en lui donnant nos suffrages : on finira bien par retrouver, quelque part mais ailleurs, la politique. Le vote est un acte sérieux ; mieux, il est une institution. C’est par lui que se manifeste de la façon la plus visible l’intégration dans la communauté politique. Mais aujourd’hui sa force symbolique sert de paravent. Il est la caution formelle d’un système qui n’a de démocrate que le nom. Dans le spectacle politique, le vote est le décor, l’effet spécial : il donne l’illusion que la démocratie est bien réelle. Il finit par être le meilleur allié de la mascarade.

Il n’y a plus guère que l’abstention qui puisse aujourd’hui signifier ce que voter veut dire. Alors dans l’immédiat, plutôt que d’étouffer ma voix dans une urne, je préfère la laisser crier que le roi est nu.

Extrait 2 : Les partis contre l’état

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     La compétition électorale est directement nuisible à la promotion d’un intérêt commun. Ce sont les partis politiques qui le disent. Quand ils défendent vraiment des intérêts, c’est à dire quand ils défendent leurs intérêts, ils s’inquiètent des dissensions qui accompagnent la rivalité du jeu électoral. La primaire socialiste était paraît-il une leçon de démocratie ; mais tout a fini par être minutieusement contrôlé, les débordements de salles empêchés par de stricts quotas, les débats entre candidats lyophilisés, etc. Peut-être que lorsqu’ on a un intérêt en jeu la démocratie est dangereuse. Dans Marianne, on le dit clairement lorsqu’on revient, le 3 février, sur les primaires du PS :

On nous expliquait que cet exercice de démocratie exemplaire affermissait le Parti socialiste au détriment de l’UMP, qui, elle, allait introniser un candidat unique sans confrontations. Nous prétendions, à l’inverse, que le PS était devenu un “parti suicidaire”, au sein duquel les courants antagonistes consacraient plus d’énergie, souvent haineuse, à l’autodestruction qu’à la mobilisation conquérante. Le verdict ?

    Selon Marianne, il est donc « suicidaire » de se livrer au jeu électoral, parce que la confrontation de courant antagonistes conduit à l’autodestruction… On se demande comment le même jeu, appliqué à la France, lui serait profitable. Même son de cloche à l’UMP, où l’on a entendu les parlementaires évoquer « la machine à perdre » au sujet des dissensions internes ; mais le candidat n’avait toujours pas été désigné, et il était là aussi question de primaires. Il ne s’agissait que de l’expression d’autres courants au sein d’un même parti, c’est à dire la transposition du jeu démocratique à l’intérieur de l’UMP. Si ce jeu démocratique est une machine à perdre pour l’UMP, par quelle magie devient-il dans le cadre plus large de la France un moyen de défendre l’intérêt général ?

     Ce paradoxe ne choque visiblement personne ; c’est le signe navrant que l’intérêt général n’est pas une réelle préoccupation. Comment en serait-il autrement ? Dans notre démocratie, le pouvoir politique est offert à la concurrence. C’est le meilleur qui doit l’emporter. Bien entendu, ce marché n’est pas libre : il est encadré par la Constitution. Mais la mise en compétition fait du pouvoir un objet de rivalité et de conquête. C’est devenu pour nous une telle évidence que jamais on ne s’y arrête.

     Elle est pourtant flagrante, la contradiction dans les termes. Le but de la politique est de défendre ce qui est notre socle commun. Quelle que soit la manière dont on le perçoit, l’intérêt général ne peut être, par définition, la propriété de l’Etat. Le champ politique, celui sur lequel se fonde la citoyenneté, est par nature le plus grand dénominateur commun d’une société. L’appartenance est la même pour tous parce qu’elle est celle de tous. Le bien commun n’est à personne justement parce qu’il est à tout le monde. C’est pour cette raison, pour marquer cette nécessaire distance entre ce qui est public et ce qui est privé ou particulier, que la politique a toujours eu recours à des formes de sacralisation. C’est pour cette raison aussi que la motivation profonde de l’autorité publique est une logique de service et d’effacement. Evidemment, le détournement de l’autorité publique pour servir des intérêts personnels est une tentation permanente. Tous les régimes le connaissent d’une façon ou d’une autre, à des degrés divers ; que la corruption gangrène le sommet de l’Etat ou des dépositaires d’une fraction minime de l’autorité publique, elle est toujours présente. Ce devrait justement être le rôle des institutions de la limiter, de l’anesthésier, d’en préserver autant que possible le service du bien commun.

     Mais la conséquence nécessaire du jeu électoral tel que nous le connaissons, c’est l’institutionnalisation de la division. Pour éviter que l’intérêt général ne soit l’objet d’une captation, on inscrit la guerre intestine dans le fonctionnement de la vie politique, on en fait même le moteur. C’est un insoluble paradoxe : La politique se retrouve dotée d’un moteur qui la pousse dans la direction opposée à son but. La défense de l’intérêt général passe par mécaniquement par l’opposition de plusieurs camps. Cette division nous est devenue naturelle : au lieu de considérer des compatriotes d’emblée comme des amis, qui nous sont gratuitement donnés, comme des cohéritiers parce qu’ils reçoivent en même temps que nous un héritage collectif, et comme des associés avec lesquels nous avons à faire fructifier et grandir cet héritage, nous les considérons comme des adversaires, voire des ennemis politiques, s’ils ne sont pas dans le même parti que nous. Au mieux, ils seront un paramètre malgré lequel il faut essayer d’agir. Et ce n’est qu’au sein du parti que l’on trouve, suivant le cas, des « compagnons » ou des « camarades ». C’est autour des objectifs propres au parti que se crée le lien. Au-delà, on pense les rapports politiques en terme de combat. Par nature, notre système électoral rend les Français ennemis les uns des autres. Mais le lieu de la politique est tout le contraire, puisqu’il est celui de la rencontre. Cela ne signifie pas qu’il soit vierge de conflits et de tensions : l’harmonisation de ce que chacun apporte n’est pas chose aisée, le bien commun ne va pas de soi. Ce n’est pas pour rien que l’on parle à la fois d’art politique et de science politique, preuve que la politique est on ne peut plus complexe. Que les conflits soient inévitables, qu’on puisse même en tirer profit est une chose ; qu’ils soient le mode de fonctionnement et le moteur de la vie politique en est une autre.

Extrait 3 : L’étique éthique des médias

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     La question de l’impartialité des médias est encombrante. Face au risque ou à la réalité des collusions, on reste démuni. On admet que les médias sont devenus un rouage nécessaire dans le mécanisme du vote, on constate qu’ils en ont changé l’exercice tant ils sont puissants. On affirme la nécessité de leur indépendance, mais on déplore qu’ils soient loin de l’être vraiment. Les médias sont un pouvoir, on a peu de garanties qu’ils soient un contre-pouvoir, et aucun moyen de s’en prémunir. Alors on s’y résigne. Ou bien on en appelle à l’éthique des journalistes et à leur civisme. C’est la conclusion de Roland Cayrol, lorsqu’il étudie ce qu’est le vote « à l’heure des médias et des sondages » : « Devenant ainsi de véritables institutions de la République moderne, [médias et sondages] sont placés devant leurs responsabilités. C’est dire combien l’éthique professionnelle des journalistes et des sondages est d’une actualité cruciale[1]. » Quand Bayrou remet en cause les conditions d’organisation de l’émission “J’ai une question à vous poser”, produite par une société appartenant à un ancien conseiller de Raffarin, Robert Namias, directeur de l’information sur TF1, se défend que l’amitié entre Nicolas Sarkozy et Martin Bouygues interfère sur l’information, nous apprend au passage qu’il connaît Bayrou depuis 20 ans et a jusque là entretenu des « relations excellentes » avec lui, et surtout se dit blessé que Bayrou « remette en cause l’honnêteté journalistique[2] » C’est bien l’honnêteté qui est la seule digue contre les excès possibles dues aux convergences d’intérêts ou aux amitiés personnelles : on n’a d’autre choix que de croire Namias sur parole. La chose est inquiétante : Ce serait finalement aux valeurs personnelles des journalistes de protéger les institutions. En général, c’est au contraire aux institutions de protéger et permettre l’épanouissement des valeurs personnelles.

     Il n’est pas question de contester l’éthique des journalistes. Les premières assises du journalisme, qui se sont tenues à Lille en mars sur le thème : « Un monde sans journalistes », ont annoncé une charte de déontologie, inspirée des nombreux textes existants déjà. Tous affichent leur volonté d’indépendance et se défendent de manquer d’esprit critique. Sur son blog, Franz-Olivier Giesbert s’agace du ton autoritaire de Jean-François Kahn. Le 2 mars, il écrit :

Chaque semaine, c’est la même chose : un petit entrefilet de Marianne me catalogue plus ou moins fielleusement comme sarkozyste. (…) Il faut me décrédibiliser, me discréditer, faire de moi un journaliste à la botte, ce que je n’ai jamais été, toute ma vie professionnelle le prouve – et le marteler tout le temps pour que d’autres le martèlent à leur tour. La presse étant moutonnière, on peut compter sur elle pour faire passer le message. Je ne crois pas au journalisme couché qui fait campagne ou qui roule pour un candidat. C’est la force du Point, qui se bat d’abord pour des idées et dont la meilleure arme reste l’indépendance.(…) Il y a en tout cas quelque chose de stalinien dans ce matraquage permanent, repris par tous les imbéciles de la médiacratie.

Et trois jours plus tard :

Voilà un hebdomadaire qui fait campagne pour un candidat, François Bayrou, et qui, pour nous enrôler dans son combat, exerce contre tous les esprits rétifs une sorte de terrorisme intellectuel et moral. Voilà la nouvelle bien-pensance. (…) Il est vrai que nous ne participons pas, au Point, à la diabolisation de Nicolas Sarkozy. Il est vrai que nous ne le traitons pas de fou, de dictateur et de Dieu sait quoi.(…) Le Point est un journal indépendant qui défend des convictions dans un cadre libéralo-tocquevillien. Point-barre. Nous n’avons pas, nous de ligne générale. (…) [Jean-François Kahn] me déçoit quand il joue, sous ses différents noms de plume, les caporaux-chefs du politiquement correct, distribuant les bons points et les cartons jaunes.

     On voit mal, c’est vrai, des journaliste confesser un déficit d’indépendance ou de la révérence vis à vis du pouvoir, et on ne va pas leur apprendre que de leur capacité critique dépend leur crédibilité. Les médias savent d’ailleurs se livrer à des exercices de décryptage et d’autocritique, et il faut leur en faire crédit. Aux exemples de collusion, on peut opposer les dossiers dans lesquels les journalistes analysent leur profession sans complaisance. Le problème n’est donc pas de contester cette éthique que tous affichent ou de contester leur volonté d’indépendance. Sans nier que les relations entre presse et politique ne soient troubles, soumises à des pressions, il n’est pas non plus suffisant de tout ramener à des collusions et à une fascination pour le pouvoir. Qui ne dénonce pas le politiquement correct ? Qui ne reproche pas à la profession le « moutonisme », dont parlent Kahn comme Giesbert ?

     En réalité, le danger pour la politique est inhérent à la nature de la profession de journaliste, et il est plus aigü encore dans une société de l’image. L’éthique du journalisme n’est tout simplement pas celle de la politique. Chacun peut brandir son professionnalisme ; mais en vertu de ce professionnalisme, il ne pourra que participer au mouvement d’ensemble de la presse, ou à l’un des mouvements d’ensemble. Un média ne peut pas ne pas parler de ce dont les autres parlent. Et la logique du scoop, qui est par nature au coeur des médias, entraîne la politique dans une mécanique qui n’est pas la sienne. Au coeur du dossier réalisé par le Nouvel Observateur sur les « liaisons dangereuses » entre médias et politique, un article raconte fièrement la participation du journal au lancement médiatique de Ségolène Royal. Alors qu’une série de sondages la font émerger, le journal en fait sa couverture, en titrant « Et si c’était elle… » Sans l’avoir créée, il a apporté une substantielle pierre. « Bref, l’Obs a vu juste, au bon moment. Nous avons décrit et accompagné un mouvement alors même qu’il se cristallisait. Cela suffit à notre bonheur. » Et dans l’article suivant, Michel Rocard répond à une interview :

La sphère médiatique a fait démarrer la campagne beaucoup trop tôt (…) Cette fois, pour vendre du papier et faire de l’audience, les responsables des journaux, radios et télés ont lancé la bagarre plus d’un an avant le scrutin. Les partis politiques n’ont pas eu le temps de faire leur travail de sélection des candidats et de formulation des programmes. Du coup, jamais les médias n’ont à ce point fixé l’agenda, choisi les candidats et dicté les thèmes de campagne (…) Ces candidats prétendument anti-establishment – Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal – font l’objet d’une indulgence médiatique prodigieuse. Leurs bévues respectives auraient déjà values à des candidats plus classiques une mise à l’index.

     Le même numéro livre ainsi une sérieuse critique du système médiatique en même temps qu’il assume sa participation à ce jeu. « Et si le seul véritable contrepoison, dans les « vieux » comme dans les nouveaux médias, était cette « éthique du journalisme », dont parlait déjà Camus ? », propose l’introduction du dossier. Mais les pages qui suivent répondent d’elles-mêmes, et de façon négative. Alors que la revue cite les résistances de la profession au « problème Sarko », elle reconnaît[3] :

Sarkozy a organisé son omniprésence, il sature l’espace médiatique. Quand ce n’est pas le ministre de l’Intérieur qui fait l’actualité, c’est le président de l’UMP ou le candidat à la présidentielle. Le jour où un supporter du PSG est mort, la première réaction, à TF1, a été : « Encore du Sarko ! On ne passe pas d’extrait ! » Finalement son propos était carré et percutant, l’extrait a été diffusé. « Il répond aux questions, dit ce qu’il pense être vrai, ne donne pas l’impression de langue de bois. Il est très réactif et donc agréable à interviewer », décrypte Laurence Ferrari. « C’est le client parfait. Aux yeux du rédacteur en chef, il occupe le créneau formidable de la sécurité. Et le journaliste est sûr qu’il trouvera le temps de lui accorder une bonne interview dont il pourra tirer un bon extrait », dit Gérard Leclerc, ancien chef du service politique de France 2. En retour, Sarkozy n’a pas affaire à des ingrats. « Quoi qu’il fasse, on envoie qui il faut », dit un journaliste d’Europe 1. « On surcouvre sous de faux prétextes, répond en écho France 2, on envoie des caméras sans discernement, dans l’espoir d’une petite phrase, d’un dérapage.

     Ce n’est pas une question de collusion, de pression politique ou de préférence partisane : Sarkozystes ou pas, les journalistes suivent parce que Sarkozy correspond à ce dont leur profession a besoin. Il “passe bien”.

     En appeler à l’éthique ne suffit pas : quand il s’agit de politique, quand on parle de l’intérêt général, il faut des institutions pour réguler les pouvoirs. Sans quoi on parle en général d’usurpation. La question mérite d’être posée pour les journalistes. Après tout, puisqu’ils exercent une telle influence sur la démocratie, quelle est leur légitimité pour le faire ? Qui sont-ils, et au nom de quoi prétendent-ils réguler la vie politique ? Notre Constitution n’organise que trois pouvoirs, et non quatre, ce qui faisait proposer par Mitterrand, dans sa Lettre à tous les Français de 1988, de « songer à pérenniser l’institution [i.e. le CSA] en l’intégrant dans la Constitution.(…) Montesquieu, à distance, pourra se réjouir de ce qu’un quatrième pouvoir ait rejoint les trois autres et donné à sa théorie de la séparation des pouvoirs l’ultime hommage de notre siècle. » Rien ne formalise ni ne cadre l’intervention de la puissance médiatique dans la vie politique. Les journalistes demandent des comptes, soit. Mais selon quelle grille, quelle procédure ? Et à qui eux-mêmes en rendent-ils ? Ils ont un pouvoir considérable, sans être investis de la responsabilité correspondante. Comme elle est révélateur et inquiétant qu’un Karl Zero puisse crânement imposer le tutoiement à tous les politiques, voire aux ministres, qu’il reçoit. Rares sont ceux qui ont su le remettre à sa place, en montrant un minimum de sens de l’Etat. Les médias ont accaparé pour se légitimer un principe que personne ne conteste, qui est qu’ils sont nécessaires à la vie démocratique ; mais la façon dont ce principe devrait se traduire dans les faits est singulièrement laissée à l’abandon, sans qu’il ne soit tenu compte d’un autre principe de la démocratie, selon lequel le peuple est la source du pouvoir. Celui des journalistes n’a jamais été légitimé par la communauté instituante des citoyens. Pire, selonleBaromètre Politique Français, 62 % des Français estiment que les médias ont trop de pouvoir (pour 22 % qui estiment qu’ils en ont assez, et 16 % pas assez)[4].

     La régulation médiatique étant laissée à l’avenant, ce sont les médias qui s’en chargent eux-mêmes. Mais forcément, ils traitent ce problème selon leur logique à eux : on ne peut donner que ce que l’on a. Le résultat, c’est qu’ils en font une composante du spectacle politique. Ils ont abondamment relayé, commenté ou critiqué la suspension de Duhamel, en même temps qu’ils ont parlé de mini-tempête médiatique. Comme d’habitude, ce sont eux qui se sont chargés de battre la crème, pour ensuite constater qu’elle avait levé. Certaines réactions ont souligné le caractère arbitraire de cette suspension et rappelé que nombre de journalistes ou de groupes de presse ont une orientation politique affichée sans que cela ne provoque les mêmes émois. D’autres ont néanmoins considéré que cette suspension était nécessaire ; ils ont mis en avant le problème de crédibilité que soulevait la prise de position de Duhamel. L’affaire révèle en tout cas une chose : l’éthique des médias, quand ils se chargent de la définir, est elle aussi une question d’image et de crédibilité ; les médias s’auto-régulent, et le font de préférence bruyamment. Leurs critères pour cela ne peuvent être différents des critères dont ils usent pour traiter l’information. En définitive, plutôt que pour une question d’indépendance et d’impartialité des médias, c’est pour une question d’image d’indépendance et d’impartialité que Duhamel a été suspendu. Tout l’intérêt d’une constitution est d’éviter cette part d’arbitraire.



[1] Roland Cayrol, « Voter, à l’heure des médias et des sondages », Voter, Pouvoirs, n°120, Seuil, 2006, p. 93.

[2] AFP, 19 février 2007.

[3] Le Nouvel Observateur, 25 janvier 2007.

[4] Pascal Perrineau, Sylvie Strudel, « Les Français et les institutions », Baromètre Politique Français (2006-2007), 2e vague – Automne 2006, CEVIPOF.

Extrait 4 : Etre différent ou ne pas être

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    Le spectacle s’accommode très bien de notre régime électoral, qui favorise la bipolarité. Les candidatures sont nombreuses (plus de 40 au début de la campagne…) mais il y en a longtemps eu deux principales dont les médias ont mis la confrontation en scène. En réalité, ce ne sont pas les deux candidats qui attirent l’attention ; c’est leur opposition. Bayrou a imposé l’idée d’un « système » construit sur le clivage gauche-droite. Mais c’est faux. Ce qui est important, ce ne sont pas la gauche et la droite, c’est plutôt le fait qu’il y ait un clivage. Ce ne sont pas la gauche et la droite qui construisent le clivage, c’est le clivage qui construit la gauche et la droite. La façon dont le clivage se détermine, les camps qu’il dessine, ce ne sont que des prétextes pour le faire exister. Le spectacle aime les ruptures, les lignes de front. Il ne s’intéresse pas aux protagonistes pour eux-mêmes, ou pour la valeur de leur argumentation ; il ne les met en scène que pour leur capacité d’affrontement. Pour exister dans ce système et fixer sur soi les projecteurs, il faut à tout prix se démarquer.

     Notre régime profite à la gauche et à la droite parce qu’il y a entre eux le clivage le plus ancien et le mieux intégré à la vie politique. Les deux principaux candidats sont simplement ceux qui bénéficient de sa visibilité. Au premier tour, à l’heure où l’on compte ses troupes, où l’on rassemble dans son camp, il faut le marquer le plus possible : dans ses discours, Ségolène Royal donne régulièrement un coup de barre à gauche. Et puis lorsque le rassemblement est fait, lorsqu’on n’a plus de concurrent aux extrêmes, on se bat pour les voix du centre : Sarkozy en est déjà à cette étape en février, avant même le premier tour, puisqu’il a travaillé à la première pendant tout son ministère et qu’il fait déjà le plein des voix qui votent naturellement pour lui. Mais avec l’émergence de Bayrou, son intérêt est finalement de marquer le clivage pour confondre son concurrent centriste. Tout autour, des partis moins visibles essaient eux aussi d’exister grâce à ce clivage : l’extrême-gauche reproche à Royal ses connivences avec le libéralisme. Pour Buffet, « la candidate socialiste ne porte pas un projet apte à rassembler les forces de gauche. » Besancenot moque la « social-libéralitude » de Royal, Laguillier dénonce « la gauche d’accompagnement du libéralisme[1] » et Bové lance : « Encore un petit effort, socialistes, et vous serez à gauche. » Pour chacun d’eux, il s’agit de tirer à eux les bénéfices du clivage droite-gauche, en en récupérant les miettes : Il faut montrer que Royal n’est pas vraiment à gauche, que le clivage qui l’oppose à la droite est artificiel, et que le vrai clivage se situe entre extrême-gauche et libéralisme. Le mécanisme est rigoureusement le même à droite : le MPF s’indigne du soutien apporté à Sarkozy par des personnalités de gauche, Bernard Tapie ou Roger Hanin ; c’est bien le signe, selon lui, du glissement de l’UMP vers la gauche. Dans tous les cas, c’est le positionnement par rapport au clivage qui permet d’accéder à la lumière : plus on est près de la ligne de front, plus on est visibles. Alors tout le monde affirme que cette ligne de front passe devant sa porte.

     Même les partis dits « contestataires ». Pour eux comme pour les autres, la logique est toujours celle du marketing. Le mécanisme est strictement identique. L’opposition affichée de Bayrou à la bipolarité gauche-droite n’est rien d’autre qu’un nouveau clivage qu’il essaie d’imposer ; il relativise la réalité de la ligne de front entre gauche et droite pour en proposer une autre : il veut incarner la réunion des talents, contre l’opposition factice ; le duel gauche-droite n’est plus qu’un “duo”, auquel il s’oppose dans un nouveau duel. Quant à l’autre opposant, c’est le grand méchant loup : Jean-Marie Le Pen. Le clivage est net ; selon le côté où l’on se trouve, c’est celui de la démocratie contre l’intolérance ou bien du pays réel contre l’appareil. Bien-sûr, entre ces deux dissidences, c’est encore la concurrence : chacun entend récupérer pour soi le bienfait d’être dissident, autrement dit le bénéfice du clivage. Si les Français ont porté Le Pen au deuxième tour en 2002, estime Bayrou c’était « pour donner un coup de pied dans la fourmilière et ça a renforcé la fourmilière[2]. » Côté Le Pen, la fille récuse la « posture électorale » de rebelle et rappelle que Bayrou « appartient totalement au système » ; et le père corrobore : « il fait partie du système, quand même, même s’il fait semblant d’en être l’adversaire[3]. »



[1] Le Figaro, 12 février 2007.

[2] Le Figaro, 16 février 2007.

[3] Le Figaro, 5 février 2007.

Extrait 5 : A chacun son label

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    Pas d’autres solutions que de cultiver les clivages. Pour les créer, les creuser, ou les justifier, on s’approprie des thèmes de la politique et l’on s’en fait des étendards. Pour acquérir leur visibilité médiatique, comme le font les entreprises sur le marché, les partis politiques se donnent des labels. On développe de préférence les thèmes que l’on suppose être en tête des préoccupations de sa clientèle électorale, ou, mieux, les thèmes mis en avant par l’agenda des médias. On essaie aussi de récupérer habilement les thèmes des partis adverses pour miner leur spécificité et donc affaiblir leur socle électoral. L’écologie a créé plusieurs partis ou courants ; jusqu’au moment où, récupérée par tous, elle ne suffit plus à assurer et justifier l’identité d’un parti ; Les Verts se défendent évidemment en mettant en avant leur antériorité et leur expertise face à l’opportunisme électoral des nouveaux convertis. Parfois, malgré tous leurs efforts, les partis ne parviennent pas à introduire dans le marché électoral les thèmes sur lesquels ils ont construit leur identité : le MDC de Jean-Pierre Chevènement et le MPF de Philippe de Villiers ont en vain tenté d’imposer l’opposition à l’Europe fédérale comme clivage déterminant. Même la victoire du non au référendum sur la constitution européenne n’est pas porteuse, et Villiers peine à trouver sa place à droite, entre Sarkozy et Le Pen : il n’a pas réussi à s’approprier suffisamment tôt un thème correspondant à une préoccupation actuelle des Français ; et il ne sert à rien de parler aux médias de ce qui ne les intéressent pas : le jour où Villiers inaugure son siège de campagne, un journaliste demande à Villiers de se situer par rapport à Hulot, la star du moment ; le lendemain, c’est tout ce qu’aura retenu la presse.

     Les clivages sur lesquels fonctionne le jeu électoral ne sont pas forcément les plus pertinents. La construction européenne est une vraie question ; c’est d’elle que dépend dans l’avenir le traitement de la plupart des autres sujets politiques. Mais sur le plan électoral, le clivage qu’elle porte est un échec, parce qu’il n’a pas su s’imposer comme clivage marquant de l’élection présidentielle. Il ne suit pas le classique clivage gauche-droite, qui lui est demeuré central, bien qu’il soit parfois difficile à saisir. Il est devenu confus au point que l’on puisse écrire sans rire qu’il départage socio-démocrates et démocrates libéraux et sociaux[1]. Traditionnellement, le clivage gauche-droite avait réparti plusieurs grands thèmes entre les deux camps : L’économie, c’est la droite ; le social, c’est la gauche. La famille, à droite ; la culture, à gauche. La sécurité et l’armée, à droite ; le travail, à gauche. Mais la gauche et la droite sont aujourd’hui si bien installées qu’elles n’ont plus grand besoin de ces traditionnels monopoles. A l’heure de la défiance, la mode est même plutôt au brouillage : il faut montrer que l’on est ouvert, et de toute façon contester l’efficacité de l’adversaire sur son propre terrain. On peut même dire n’importe quoi, ça ne coûte rien. Pour être le président de tous les Français, bien-sûr, il faut parler la langue de tous les Français, et qu’importe les contradictions. Sarkozy cite donc Jaurès et Blum. La gauche est colère, on la comprend. Lors du meeting de Royal à Paris le 6 février, on entend Delanoë exiger que la droite assume ses amitiés et ne récupère pas celles des autres. Quelques minutes plus tard, Royal évoque Jeanne d’Arc, Péguy, et cite … Simone Weil ! Simone Weil, qui mieux que personne a dénoncé le mensonge et la volonté de puissance comme principes de fonctionnement des partis politiques. C’est exactement comme si Brejnev citait Soljenitsyne. Bienvenue dans la quatrième dimension. Décidément, les mots n’ont pas dans le spectacle politique le même sens que dans la vie réelle. Dans ces conditions, il n’est vraiment pas compliqué de brouiller les clivages lorsque ces clivages lassent les électeurs. On peut même s’essayer à créer de nouvelles catégories proches de la poésie conceptuelle. A Toulon, Ségolène Royal se proclame « candidate de la morale de l’action[2] ». Beaucoup plus beau encore, lorsque les médias relèvent l’utilisation par Royal de formules empruntées à Kennedy, la conseillère de la candidate, Sophie Bouchet-Peterson avertit : « Il ne faut surtout pas que ces paroles fassent écran à la pensée structurante du ségolisme, dont les concepts fondamentaux sont bien davantage “l’ordre juste” ou la “sécurité durable”[3] ». Si vraiment personne ne comprend, ce n’est pas grave, il suffit de donner de temps en temps un coup de barre à gauche ou à droite lorsque les sondages indiquent qu’il faut remobiliser son camp. Pour Ségolène Royal, c’est devenu impérieux, en raison de l’ascension de François Bayrou. On réaffirme alors son camp en reprenant les grands thèmes propres à sa famille politique : Lorsque la droite parle de la construction d’un second porte-avions, Royal répond qu’elle préfère investir dans l’éducation[4]. Les campagnes électorales sont des tribunes où la prime est accordée au cynisme.

       Le besoin de label des partis, cette façon qu’ils ont de se positionner de façon privilégiée sur un ou plusieurs sujets est une véritable nuisance pour la politique. Accepter que la sécurité soit de droite ou le social plutôt de gauche induit que ces thèmes ne peuvent être traités que dans le sens proposé par le parti qui les possède, comme si ils étaient naturellement orientés. Lorsque ces monopoles sont disputés et font l’objet d’une tentative de récupération par l’opposition, peu importe qu’ils aient été bien ou mal traités par le pouvoir en place : quoi qu’il en soit, l’opposition s’opposera. Elle se fera un devoir de les critiquer et de proposer autre chose, pour justifier son existence et se démarquer. Le réel passe après l’image. Lorsque le 1er février, une dizaine de candidats se présentent devant Hulot, on devrait pouvoir se réjouir que l’unanimité se fasse sur le traitement d’un problème ; il y a tout lieu d’en être satisfait, tout le monde est d’accord, on se dit qu’au moins là-dessus l’intérêt général est sauf et que le bénéfice en sera partagé. Mais non, rien à faire, il faut absolument inscrire sa vision de l’écologie dans le clivage choisi par son parti. Face aux caméras, chacun tire la couverture à soi. Selon Royal, visant le gouvernement, « jamais l’écart entre les principes constitutionnels et les actes n’aura été aussi grand. » Pour Buffet, c’est une bonne occasion de dénoncer le libéralisme. Quant à Bayrou, forcément, il relève que l’écologie est un engagement « transpartisan », et que justement la démarche de Hulot ressemble à la sienne[5]. De ce point de vue, Hulot reconnaît son échec. Invité de Jean-Michel Aphatie le 23 janvier sur RTL, il se dit satisfait que les politiques répondent à son appel et viennent « le même jour, au même endroit solenniser, formaliser, expliquer leurs engagements. » Mais il aurait voulu mieux encore :

Au passage, j’aurais souhaité – et j’ai échoué – qu’ils viennent non pas successivement dans le même lieu, le même jour, mais conjointement, simultanément pour illustrer le Pacte écologique. Eh bien cette transgression de formes, elle est impensable chez eux et elle est quand même très significative.

- Elle vous inquiète ?

- Oui, parce que ne pas être capable, un quart d’heure de son temps, ensemble, de dire aux Français :  “Cet enjeu est d’une telle dimension, nous prenons acte qu’au moins là-dessus on se réconcilie”, ça n’a pas été possible et ça en dit lourd sur cette fameuse inertie culturelle et sur ces moeurs politiques qui plombent un peu la société française.

     On ne saurait mieux dire. Il aurait fallu que les politiques acceptent de servir l’écologie, mais inéluctablement, ils s’en servent. Il ne peuvent être d’accord, la machine électorale ne le leur permet pas. Il est incroyable et effectivement inquiétant qu’une authentique union autour d’un intérêt général ne puisse qu’être « une transgression de formes. »


[1] Denis Jeanbar, « Mai 58, Mai 68, Mai 2005 », L’Express, 30 mai 2005.

[2] Le Parisien, 18 janvier 2007.

[3] 20 Minutes, 16 janvier 2007.

[4] Reuters, 16 février 2007.

[5] Le Figaro, 1er février 2007.

Extrait 6 : Heureusement il y a Bayrou

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     Notre régime a engendré plusieurs ingénieux moyens de se perpétuer, même de recycler les anti-système. Le plus récent est en phase de test, en période de rodage. Il s’appelle François Bayrou, c’est le nouveau sur le marché des rebelles, certifié et homologué par lui-même. Et le voilà qui nous parle d’ « UMPS », qui repousse le clivage gauche-droite, qui déplore l’inégalité de traitement des candidats, qui veut supprimer l’ENA ; en somme, Bayrou fait du Le Pen, face à qui il se pose comme une alternative pour exprimer le mécontentement des Français. Il redécouvre le ni droite ni gauche sur lequel Le Pen a d’ailleurs souvent fait campagne, il avance la nécessité de briser la polarité qui stérilise la vie politique française. Mais dans son cas, c’est tellement récent, cela ressemble tellement à un argument électoral qu’on a peur que ce soit simplement pour la reconstituer autour de lui. Ce discours est trop neuf pour ne pas sentir, à nouveau, le marketing politique ; il s’agit, encore et toujours, d’aller pêcher des voix là où elles sont.

     François Bayrou est une sorte de voiture-balai de notre démocratie : quand on n’ose pas voter Le Pen mais que quand même, ça commence à bien faire, quand décidément tous ces hommes politiques sont malhonnêtes et se moquent de nous, quand de toute façon tout est pourri et qu’il n’y en a pas un pour racheter l’autre, heureusement il y a Bayrou. Le vote propre et alternatif.

    Mais alternatif pour quoi ? Pour une alternative. Une alternative vers quoi ? Vers une alternative. Et c’est tout le fond du problème. On se souvient qu’au moment de la création de l’UMP, Bayrou et l’UDF avaient refusé d’y entrer. L’argument était simple : on ne vient pas, parce que si on vient, on sera dans le même parti. Etonnante justification, qui n’a pas suffi à convaincre tous les cadres, puisque certains ont fini par rejoindre l’UMP : Baguet, Gautier, Blanc… Ce dernier déplorait l’absence de « visibilité » du projet de Bayrou, autrement dit de thèmes de fond sur lesquels se démarquer[1]. A l’UMP, Jean-François Copé relève que Bayrou « se dit au centre mais n’a que des idées de droite », « sa spécificité, en-dehors du fait qu’il dit qu’il est au centre, on la cherche sur le fond. » Et quelques jours plus tard, interrogé sur la progression de Bayrou dans les sondages, Copé estime qu’il « se nourrit en creux » de l’absence de projet présenté par Royal mais que « le vrai débat aujourd’hui est entre la gauche et la droite, entre Sarkozy et Royal[2]. » Par ces propos (dont l’incohérence est d’ailleurs patente, puisque Copé estime que le débat est entre la gauche et la droite en même temps qu’il déplore l’absence de projet à gauche…), Copé souhaite évidemment ramener la ligne de fracture à la partition droite-gauche, puisque c’est celle qui sert son parti ; il l’affirme alors même qu’il ne sait pas encore ce que seront les propositions de Royal ; il veut simplement désamorcer les efforts de Bayrou pour la déplacer. Et pour cela, il lui suffit de rappeler que la spécificité de Bayrou n’est que son positionnement. A gauche, Noël Mamère fait de même, rappelant que « le centre a toujours choisi la droite[3]. » Au PS, on finit par le marteler. C’est comme le principe des vases communicants : plus Bayrou monte, plus on a besoin d’affirmer la différence entre droite et gauche. Le 26 février, un sondage OpinionWay paru dans Métro donne 37 % d’électeurs séduits par l’idée de faire travailler ensemble droite et gauche ; le même jour, Ségolène Royal affirme avec force l’opposition entre ces deux modèles, dont la confusion serait dangereuse : alors que Bayrou, déplore l’absence d’alternative et le choix forcé, Ségolène Royal estime qu’en confondant droite et gauche, il empêche « les Français de choisir[4] ». Enfin, au Front National, on n’a de cesse de contester à Bayrou l’autorité pour critiquer le système : Pour l’UMP et le PS, il faut neutraliser Bayrou en le plaçant à droite ; et pour Le Pen, il faut le remettre dans l’establishment, dire de lui qu’il est « plus encore que les autres l’homme du système[5]. »

    Tout cela n’est qu’une question de positionnement – et donc de visibilité. A cet égard, le grand succès de Bayrou est d’avoir réussi à concentrer sur lui les critiques. Dans le jeu démocratique, essuyer des critiques de tous bords, c’est à la fois un signe de bonne santé électorale et un moyen pour continuer à monter. La critique montre que l’on est pris au sérieux par les concurrents ; elle a pour vertu d’installer celui qu’elle vise sur le devant de la scène. Bayrou l’accueille donc avec un grand sourire : « Entre Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et Jean-Marie Le Pen, il y a un point commun, c’est la volonté de nous abattre. Les injures pleuvent, ces attaques sont normales, elles sont une reconnaissance[6]. » Mais ce qu’aurait pu ajouter Bayrou, c’est qu’il y a aussi un point commun entre ceux qu’il cite et lui : ils se présentent tous à un moment ou à un autre comme la cible de tous les autres. Le Pen en a largement profité, en se posant en victime de la diabolisation ; le 30 septembre 2006, c’est Sarkozy qui affirmait être la « cible » de toute la classe politique : objet d’un « haro » du PS, « bouc émissaire » de l’extrême-gauche, « homme à abattre » pour le Front National ; avant d’ajouter : « Tous ne supportent pas l’idée que cette rupture que nous proposons puisse être politiquement inclassable[7]. » Que François Bayrou se croie en position d’éprouver « beaucoup de commisération » pour ce que ses concurrents « sont en train de vivre[8] », cela ne peut qu’aviver la nôtre pour lui.

     En général, on fonde un parti pour des raisons de fond et parce que ces raisons de fond ne sont pas ou sont mal exprimées sur l’échiquier politique. Ensuite, on essaie d’exister sur cet échiquier en mettant en avant une ou plusieurs différences claires et caractéristiques. Dans le cas de Bayrou, la différence était finalement le droit à la différence. Lors de la fondation de l’UMP, le seul but affiché par son parti était désormais d’exister pour exister ; c’est là qu’est l’origine de son positionnement et de ses arguments de campagne. Il en a fait son fonds de commerce politique. Il se propose comme alternative, pour le seul principe de l’alternative, sans idée originale, sans rien d’autre que des principes très généraux dans lesquels n’importe qui se reconnaît. Il ne veut pas être dans l’UMP pour offrir le choix  : c’est ce qu’il affirme durant tout l’automne. Mais le choix entre quoi et quoi ? Quand il y a le choix entre l’UMP et quelqu’un d’autre que lui, en l’occurrence Ségolène Royal, il récuse ce choix comme n’étant pas le bon. Pourquoi ? parce qu’on n’a pas d’autre choix que de choisir entre Royal et Sarkozy. Donc il propose de choisir un troisième homme, quelqu’un qui vienne élargir le choix : et pour lui, l’alternative devient Bayrou ou … Le Pen[9] : ça c’est un vrai choix.

     Au lieu d’avoir bâti sa stratégie sur une doctrine, Bayrou a bâti sa doctrine sur une stratégie. C’est le sommet du cynisme politique ; on ne peut pas pousser plus loin le vice de notre régime mercantocrate. Pendant la campagne, dans la même logique, Bayrou a commencé à exister en mettant en avant les difficultés qu’il avait à exister ; il a trouvé sa place au coeur du système, bien au chaud, en proposant une nouvelle fracture entre système, qu’il assimile à la bipolarité gauche-droite, et anti-système. Fondamentalement, sa candidature fonctionne parce qu’elle est une candidature de rejet. Le calcul est judicieux, parce que la bipolarité droite-gauche est le clivage le plus visible, il est donc facile de faire croire que le système se limite à elle ; parce que justement les Français s’en lassent, et le rejet est beaucoup plus fédérateur que la proposition ; il y a donc des voix à récupérer sur ce créneau ; et parce que c’est précisément la nature du système de fonctionner sur des clivages ; rien de tel que d’en créer un nouveau pour profiter du mécanisme institutionnel.

     La critique du spectacle est décidément un excellent moyen d’y participer. D’ailleurs, à partir du moment où le clivage fonctionne, d’autres veulent se l’approprier. Même le camp de Sarkozy finit par essayer de récupérer cette fracture : Xavier Bertrand ose affirmer, « sans rire » précise la dépêche AP, que son candidat est « hors système ». Puis c’est Sarkozy lui-même qui l’avance : à Rungis, le 1er février, puis quinze jours plus tard à la Réunion, où il se présente comme un challenger, qui ne sera « jamais un favori » ; numéro deux du gouvernement, ministre d’Etat, président du parti majoritaire, omniprésent dans l’espace médiatique, mais hors système, voire anti-système. Cela a au moins le mérite de renseigner l’électeur sur la sincérité d’un programme.

     La mascarade est à peine moins voyante à l’UDF, surtout depuis qu’est venu le succès médiatique. La cohorte de journalistes qui désormais suit Bayrou risque bien de réduire à néant son fonds de commerce. En visite à Argenteuil, ce sont 80 journalistes qui l’accompagnent. Mais cela ne doit pas se faire au dépens de sa proximité avec les Français : « Il ne faut pas de murs de caméras entre lui et les Français », commente sa directrice de campagne, Marielle de Sarnez[10]. C’est vrai, de quoi aurait-il l’air ? L’un des riverains à qui il sert la main est séduit : « il ment pas ». Vraiment, Bayrou est différent. Même s’il a besoin de dire, quelques instants plus tard : « Il faut garantir qu’à Mantes-la-Jolie vous avez les mêmes chances, les mêmes options qu’à Henri IV ». Il est différent, assurément ; mais depuis quand être différent signifie ne pas pratiquer, comme les autres, la promesse de campagne ? L’UDF est un parti qui dépasse les clivages, mais qui exclut Pierre-Christophe Baguet, André Santini et Hervé Marseille lorsque ceux-ci soutiennent Sarkozy[11]. A l’UDF, la différence autorisée est celle de François Bayrou, c’est la seule qui vaille. Mais qu’importe tout cela, il est différent des autres, François Bayrou, et c’est le principal. Le 5 février, il s’amuse sur LCI de la façon dont Sarkozy veut séduire les travailleurs, et il commente la méthode : « Cette manière de perpétuellement abandonner les valeurs dont on se réclamait pour essayer d’aller prendre l’autre camp avec des valeurs qui ne sont pas les siennes, cela ne ressemble pas à la politique transparente qu’on voudrait. » Et le lendemain, sur Canal +, il dit se sentir « quelquefois plus à gauche » que Ségolène Royal. Très différent encore, lorsqu’il s’énerve le 26 janvier contre leurs promesses irréalistes ; lui « n’a pas de baguette magique », il ne veut pas « bourrer le mou » des Français. La veille, le 25 janvier, il promettait « une révolution », « une république honnête, dans laquelle il n’y [aurait] pas de réseaux, pas de mafias, pas d’influences souterraines… » Et citant Montesquieu, il déclarait possible pour le lendemain une République fondée sur la vertu. Simone Weil était en-deçà de la vérité, dans sa Note, lorsqu’elle écrivait : « La pression collective est exercée sur le grand public par la propagande (…) Tous les partis font de la propagande. Celui qui n’en ferait pas disparaîtrait du fait que les autres en font. Tous avouent qu’ils font de la propagande. Aucun n’est audacieux dans le mensonge au point d’affirmer qu’il entreprend l’éducation du public, qu’il forme le jugement du peuple[12]. »

    Bayrou, qui s’est défendu de vouloir créer un « état UDF », finit par annoncer la création d’un « grand parti démocrate » en cas de victoire : l’UMP lui reprochait de vouloir revenir à l’instabilité de la IVe République en se mettant en position de gouverner sans parti majoritaire. Que l’on se rassure, Bayrou créera un grand parti pour obtenir une majorité. Toute ressemblance avec la création d’un parti qui a commencé par s’appeler Union pour la Majorité Présidentielle ne serait bien entendu que pure coïncidence. Parions toutefois que se lèvera alors un nouveau Bayrou de service, qui se construira patiemment une identité politique en contestant le nouveau monopole. Et la vie continue.

     Ce sont les structures de notre démocratie qui contredisent le fond du message de Bayrou et en rendent impossible la mise en pratique. C’est pour cette raison qu’on dénonce à gauche comme à droite, son « imposture » ou sa « supercherie », son « absence de projet » et « l’immobilisme » voire la « crise politique » que son élection entraînerait. Bayrou critique un clivage, mais utilise à plein les ressorts d’un système qui fabrique le clivage, et il en installe un nouveau ; il parle de rassemblement, mais prospère en réalité sur le rejet ; il prône le gouvernement avec la gauche et la droite, mais doit admettre qu’il fondera un grand parti pour en obtenir une majorité. A force de vouloir être différent, il est le même. Il est le même justement parce que la politique se résume pour lui comme pour les autres à l’art d’être différent. Son discours est un produit de la campagne, il est mécaniquement enfanté par le marché des élections. De toute façon notre démocratie ne laisse pas le choix : elle ne tolère que cette manière de faire de la politique. Elle est une matrice qui transforme tout, même la volonté de rassemblement, le dépassement des clivages, la recherche de l’intérêt général, en artificieuse posture électorale.



[1] AFP, 25 janvier 2007.

[2] AP, 29 janvier 2007 et 5 février 2007.

[3] AFP, 16 février 2007.

[4] Reuters, 26 février 2007.

[5] AFP, 27 février 2007.

[6] AP, 27 février 2007.

[7] Nouvelobs.com, 30 septembre 2006.

[8] AFP, 1er mars 2007.

[9] Le Figaro, 13 novembre 2006.

[10] Reuters, 9 février 2007.

[11] AFP, 18 février 2007 ; France Info, 21 février 2007.

[12] Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, rééd. Gallimard, 2006

Extrait 7 : A qui profite Le Pen ?

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     C’est un fait, le vote pour les extrêmes est lui aussi une stratégie de la rupture : On pense évidemment à Le Pen, abhorré par l’ensemble de notre classe politico-médiatique, et dont la candidature ne peut qu’être ressentie comme une candidature anti-système, autant par la caste en place que par ceux qui veulent la bousculer. On a vu d’authentiques dissidents, un peu moins consensuels que Bayrou, se rapprocher de Le Pen : d’abord le ralliement du marxiste Alain Soral, ensuite les marques d’intérêt du provocateur anti-sioniste Dieudonné. A l’occasion de son passage à la fête des Bleu-Blanc-Rouge, Dieudonné annonce clairement la couleur. L’objectif, c’est d’utiliser toute la force subversive du Front National pour faire imploser notre régime : « Voter Le Pen peut créer les conditions d’un séisme politique prérévolutionnaire[1]. » On dit plutôt « faire péter le système » en banlieue[2], où ces propos trouvent un écho, amplifié par l’humiliation ressentie lorsque Nicolas Sarkozy a parlé de « kärcher » et de « racailles ». Le rappeur Rost a annoncé vouloir voter « Le Pen contre Sarko », tandis que de son côté, Le Pen essaie de trouver des points d’accointance : « Je suis diabolisé, exactement comme la banlieue l’est.» Alors Le Pen serait-il le vote révolutionnaire efficace, susceptible d’amener un changement par le chaos ? Voter Le Pen serait-il le moyen de sortir de notre régime engluant ?

    En réalité, Le Pen est un produit de notre régime. La chose est claire, et d’ailleurs souvent dénoncée : c’est cette démocratie qui a installé Le Pen sur le devant de la scène, mais c’est au nom de cette démocratie qu’il est requis de dénoncer la menace qu’il représente. Non merci, que d’autres s’en chargent.

     Car si la démocratie a besoin d’être défendue contre Le Pen, s’il est pour elle un vrai danger, au point que le seul débat ne suffise pas à la protéger et qu’on élève contre lui des « fronts républicains », alors pourquoi Le Pen n’est-il pas interdit ? Le Front National menace-t-il la démocratie ? Ou appelle-t-il à la violence ? Alors qu’on le dissolve ! Mais si ce n’est pas le cas, si Le Pen n’est pas un tel danger, pourquoi n’est-il pas traité comme les autres candidats ? On utilise contre lui des moyens qui ne sont plus ceux de la démocratie : il n’y a plus d’impartialité ni d’égalité de traitement. On a vu en 2002, pendant quinze jours, l’ensemble de la classe médiatique prendre clairement position et présenter le vote pour Chirac comme une évidence ; il n’y eut guère que deux ou trois journalistes pour dénoncer cette vague de propagande flagrante, tel Eric Zemmour, dans Arrêt sur Images, comparant la campagne à celle d’une république populaire. On a vu Chirac refuser le débat, alléguant qu’on ne discute pas avec l’intolérance. Et lorsque Serge Moati dit traiter Le Pen avec empathie, ce qui est quand même une qualité nécessaire au journalisme, on s’en émeut : On se demande si présenter Le Pen comme un autre homme politique, n’est pas déjà être pris à son piège et rentrer dans son jeu : on craint de le « banaliser ». Alors que normalement, pour parler de Le Pen, il faut au moins s’exprimer comme dans Le Monde, où l’on relate les sourcils froncés le passage de Le Pen chez Moati :

Il l’a d’abord soumis à une interview assez gentillette puis l’a laissé s’ébrouer, comme un pitbull lâché dans un pré, aux côtés d’Eric Raoult, Christiane Taubira et Maurice Leroy. Un débat, quoi ! Jean-Marie Le Pen peut désormais répondre gravement à toutes les questions concernant l’avenir du pays, son propre destin, et les turpitudes du Paris-Saint-Germain[3].

     Que Le Pen puisse accéder aux médias pour y exposer ses idées est donc en soi un scandale. C’est un axiome, une sorte de pré-requis généralement admis. Au point que lorsqu’ils sont sondés, une partie de ses électeurs n’osent pas avouer qu’ils votent pour Le Pen, comme si leur vote était immoral et devait être réprouvé. Ce qui est vrai aux yeux d’une partie importante de l’opinion : Le Pen est le seul homme politique pour qui le CEVIPOF ait l’idée de mesurer son degré d’acceptation dans le jeu politique français. Au vu des résultats, selon lesquels il est acceptable pour 63 % des sondés que Le Pen obtienne ses signatures, et pour 61 % que le Front National puisse compter des députés grâce à une dose de proportionnelle, Jérôme Jaffré estime que Le Pen a « gagné la bataille de ses droits politiques[4] ». Le Pen devrait donc se battre pour ses droits politiques, en pleine démocratie ! Si la démocratie est un régime où il faut se battre pour ses droits, alors à quoi sert-elle ? Cela ne choque personne, au motif qu’on ne peut se comporter de façon démocratique avec quelqu’un qui prône des idées antidémocratiques. On le traite d’une façon différente, on utilise contre lui les ressources classiques de la propagande : ce n’est rien d’autre qu’un flagrant déni de démocratie. Si Le Pen ne mérite pas qu’on débatte avec lui, alors c’est qu’il n’a rien à faire dans des élections. En revanche, s’il peut participer à des élections, on n’a pas à en tordre les règles, on lui doit l’égalité, c’est le principe de la démocratie.

    C’est un paradoxe dont notre régime ne peut se défaire. Il a besoin de Le Pen pour tenir le rôle du Goldstein de 1984, l’ennemi public numéro un. La grille d’analyse qu’utilise Chomsky au sujet de la propagande de Bush fonctionne très bien avec les deux semaines d’entre-deux-tours de 2002 : il faut un ennemi grâce auquel on fait peur, et contre lequel on fabrique du consensus. Dans le cas des élections de 2002, le consensus s’est élevé à 82 %. Parce qu’elle a besoin de lui, notre démocratie a produit Le Pen.

    Elle l’a aussi produit en lui offrant son  espace médiatique, où il est complètement à l’aise Servi par d’indéniables qualités oratoires, Le Pen sait parfaitement se positionner sur l’échiquier. Il maîtrise l’art du slogan et jusqu’à celui du scandale. Si on en croit ce qu’il en dit lui-même, il ne cherche pas le scandale, mais ne le refuse pas non plus. Dans un entretien qu’il donne sur six pages au mensuel La Une en novembre 1996, Le Pen revient sur la fameuse “affaire du détail” :

La Une : Ne croyez-vous pas que beaucoup de gens sont d’accord avec la majeur partie de vos idées, et que 10% à 20% de vos idées vous font perdre beaucoup de voix ?

Le Pen : Alors écoutez, avant l’affaire du “détail”, il y avait 2,2 millions d’électeurs FN. Après : 4,4 millions. Donc ce n’est pas vrai. Ca, c’est ce qu’écrit le microcosme.

(…)

La Une : Pourquoi persister dans cette direction ?

Le Pen : Ecoutez, depuis quinze jours, il y a une tempête médiatique sur Le Pen. Sans cela, personne en m’aurait invité nulle part. Moi, on m’invite une fois par an sur TF1, une fois par an sur France 2 et puis c’est terminé !

La Une : Donc, c’est bien ça, vous recherchez la diabolisation de Le Pen ?

Le Pen : Non, je ne recherche pas, mais je n’esquive pas.

Qu’il n’esquive pas la diabolisation, c’est clair : Le Pen parle à nouveau de « détail » un an plus tard, en décembre 1997, à Munich, et confirme ses propos sur la BBC en novembre 2005. Au bout de trois fois, la limite finit par être floue entre “ne pas esquiver” et “rechercher”. En janvier 2005, dans une situation similaire, Le Pen tient des propos comparables à ceux qu’il a tenus dans La Une. Il est à nouveau au coeur d’un scandale, pour avoir minimisé dans le journal Rivarol du 7 janvier la rigueur de l’occupation allemande. Sa fille Marine, qui essaie d’engager le Front National dans une stratégie de dédiabolisation, est furieuse. Mais plutôt que désavouer son père, elle préfère garder le silence, et se mettra même en retrait du Front National pendant quelques temps. Lorsque le 17 janvier, Le Pen présente ses voeux à la presse, il évoque l’affaire : « Marine est bien gentille, mais sa stratégie de dédiabolisation ne nous a rien rapporté. Les médias nous ignorent. Un Front gentil, ça n’intéresse personne. Je n’ai pas cherché le scandale pour briser l’omerta, mais reconnaissez que cela marche[5]. » Cette fois encore Le Pen dément qu’il puisse s’agir d’une stratégie de sa part. Mais puisque « cela marche », puisque le scandale collecte des voix… Pour Le Pen, peu importe ce qu’on dit de lui ; entre l’omerta et la diabolisation, il choisit la diabolisation, car il sait parfaitement l’utiliser. Il la dénonce, mais l’entretient : une phrase, un mot, et c’est la curée médiatique. Dans notre démocratie qui fonctionne à coups d’images fortes, d’idées simples, de formules ramassées, Le Pen est un maître. Il n’a pas de bilan, pas de charge exécutive, mais il monte d’élection en élection, en éternel opposant.

     Et puis il y a le rejet dont il fait l’objet : rien de tel pour le servir, à mesure que le reste de la classe politique se décrédibilise. En faisant de lui le mouton noir de la démocratie, les partis politiques lui envoient tous ceux qu’ils déçoivent. En raison de leurs faiblesses et de leurs vaines promesses, ce sont les partis « de gouvernement » qui consolident Le Pen.

     On sait aussi la part des stratégies électorales qui, loin des positions de principe, font monter Le Pen volontairement ou par ricochet : l’instrumentalisation du FN par Mitterrand, qui le pousse sur le devant de la scène pour affaiblir Chirac[6] ; et bien-sûr l’utilisation insistante du thème de l’insécurité par Chirac en 2002[7]… Parce que Le Pen est tout de même bien pratique : l’affronter au deuxième tour d’une élection présidentielle est du pain béni pour tout candidat. On n’a qu’à refuser tout débat, au nom de la démocratie naturellement, se contenter d’une ou deux déclaration morale, et on est sûr d’être élu à plus de 80 % des voix. Même si au premier tour, on obtient le score le plus bas jamais atteint par un président sortant…

     Depuis, Le Pen est devenu pratique même au premier tour ; c’est juste le mode d’emploi qui a un peu changé : désormais, lorsqu’un grand parti risque de ne pas être présent au deuxième tour, en raison de l’éclatement des voix dans son camp ou de la montée de Bayrou, il évoque le « 21 avril ». Il est magique, ce 21 avril, auquel on n’a plus besoin d’ajouter de millésime. Il a donné une vraie substance au « vote utile ». Tout le monde s’en sert. Xavier Bertrand affirme que « le Front National n’est pas aussi bas que ne le disent les intentions de vote », et Hollande dénie à Bayrou le titre de troisième homme, parce que selon lui, le seul troisième homme, c’est Le Pen. Alors Bayrou accuse le PS et l’UMP d’appeler Le Pen « désespérément au secours » et de « se raccrocher aux branches en évoquant le souvenir de 2002[8]. » Ce que Ségolène Royal n’hésite pas à refaire au micro de France Inter le 26 février en mettant en garde contre la dispersion des voix, puis le 22 mars en affirmant ne pas vouloir que « le 22 avril ressemble au 21 avril[9]. » Le Pen, c’est l’épouvantail homologué qui sert à rabattre les voix.

     Le vote Le Pen est lui aussi un moyen d’alimenter le « système ». Notre démocratie vit sur des lignes de partage, où s’affrontent des oppositions plus ou moins profondes : la plus traditionnelle, celle qui tient le plus de place, c’est l’opposition droite contre gauche ; pour se positionner, les partis que cette ligne de partage ne suffit pas à rendre visible tentent d’imposer de nouvelles oppositions et chacun essaie de montrer que la vraie fracture, dans le paysage politique, passe devant sa porte : libéraux contre sociaux, fédéralisme contre souverainisme, etc. La nouveauté de cette campagne, on la doit à Bayrou : c’est le centre contre la polarité droite-gauche. Et puis il y a une opposition plus ancienne, qui est sans doute plus impressionnante, parce qu’elle est creusée dans le débat politique avec une certaine violence et qu’elle entraîne des attitudes quasiment religieuses : c’est l’opposition entre Le Pen et les autres ; selon qu’on est dans l’un ou l’autre camp, ce sera le front républicain contre la menace fasciste ou le patriotisme contre le « système », l’ancienne « bande des quatre ». Mais cette opposition fonctionne en réalité selon les mêmes principes que les autres, à coup de marketing et de propagande, à des kilomètres de la politique.

     Cette opposition est dans une certaine mesure profitable à Le Pen. Elle a largement contribué à construire sa stature et lui a apporté des voix. Il est entré dans ce jeu, justement en s’opposant à la « bande des quatre », expression reprise à la convention de Lille en février[10], et en contestant la posture de rebelle de Bayrou. Qu’une dissidence soit ainsi sujette à la concurrence devrait suffire à la rendre suspecte. Comme il fait bon être rebelle dans notre démocratie… Rien de tel pour s’installer dans la vie politique. Libération le relève au moment de l’affaire Georges Frêche :

La diabolisation est devenue une arme routinière de la vie politique française. (…) Après onze ans de chiraquisme, tout fout le camp, même l’establishment. La nouvelle bande des quatre, celle des candidats les mieux placés pour la prochaine présidentielle, revendique de ne pas faire partie de ce nouveau pouvoir parisianiste. A un titre ou un autre, tous sont diabolisés. (…) « Diabolisez-moi » doit être le voeu secret que chacun adresse aux médias[11].

     Mais même lorsqu’elle est franche et âpre, l’opposition qui se manifeste dans le vote pour Le Pen est encore une opposition factice, justement parce que ce vote ne pourra jamais être qu’un vote de protestation. « C’est la révélation de sa puissance le 21 avril qui constitue le principal obstacle au développement du Front national, comme si une partie de ses électeurs voulaient bien voter pour lui à la condition expresse qu’il ne sorte jamais des seconds rôles[12]. » On vote Le Pen précisemment parce qu’il est diabolisé. Les chiffres le disent : 22% de ses électeurs du premier tour n’ont pas voté pour lui au second, afin de ne pas transformer leur volonté de sanction en adhésion ; cette proportion se retrouve dans les intentions de vote pour 2007 : selon la 3e vague du Baromètre Politique Français, 23 % de ceux qui souhaitent voter Le Pen au premier tour refusent sa victoire au second[13]. De l’autre côté de l’échiquier, 15 % des électeurs d’Arlette Laguillier, « une minorité protestataire irréductible » selon Pascal Perrineau, avaient l’intention en 2002 de se reporter sur Le Pen au second tour[14]. Ce vote de protestation a déjà exercé le maximum de son influence et ne pourra sans doute pas mieux faire. L’entre-deux-tours de 2002 l’a montré, avec ses manifestations épidermiques et sa campagne médiatique irrationnelle au sein de laquelle bien peu ont eu le courage (ou l’intelligence ?) d’élever une voix objective. Il était évident que Le Pen ne passerait pas ; vouloir bousculer une caste grâce aux règles du jeu qu’elle s’est taillée sur mesure n’est pas réaliste : cela donne un score digne justement d’une république populaire. Le Pen a de ce point de vue donné toute sa mesure, et sa mesure n’atteint pas 20 %. C’est énorme, mais c’est un plafond. Les élections de 2002 ont plus que jamais mis en évidence une crise politique. Elles n’étaient pas la crise, elles n’en étaient qu’un symptôme ; et elles ne proposaient pas les conditions de la guérison. Pour une partie des électeurs, le vote Le Pen n’est qu’un chiffon rouge dont on use, faute de mieux, pour se dire mécontent ; un chiffon rouge désigné par le reste de la classe politique. C’est là toute l’efficacité de cette dissidence, qui contient en elle-même ses limites et peut légitimement laisser sceptique.



[1] Libération, 20 décembre 2006.

[2] AFP, 5 mars 2007.

[3] Le Monde, 28 novembre 2006.

[4] Jérôme Jaffré, « Le paradoxe Le Pen », Baromètre Politique Français (2006-2007), 3e vague – Hiver 2006, CEVIPOF-Ministère de l’Intérieur.

[5] Nouvel Observateur, 20 janvier 2005.

[6] Sur la « divine surprise » qu’a été Le Pen pour le PS, cf. L’analyse de Marcel Gauchet, dans La démocratie contre elle-même, Gallimard, 2002, p. 208-210 : « Veut-on réellement combattre Le Pen ou veut-on profiter de l’effet de Le Pen en feignant de s’en scandaliser ? »

[7] cf. Jean-Marc Salmon, Patrick Cohen, 21 avril : la contre-enquête, Denoël, 2003.

[8] AFP, 16 février 2007.

[9] AFP, 22 mars 2007.

[10] Libération, 26 février 2007.

[11] Libération, 25 novembre 2006.

[12] Le Monde, 23 avril 2003.

[13] Jérôme Jaffré, « Le paradoxe Le Pen », Baromètre Politique Français (2006-2007), 3e vague-Automne 2006, CEVIPOF-Ministère de l’Intérieur.

[14] [http://www.tns-sofres.com/etudes/dossiers/presi2002/itv_perrineau2htm] (consulté le 28 janvier 2007)

Extrait 8 : Mirage de la représentation

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     Singulièrement, et cela n’a rien d’anodin, chaque fois que l’on vise à l’efficacité, on limite la démocratie, son expression ou ses effets. Elle fait peur, nous l’avons dit, quand d’elle dépend un intérêt palpable pour les partis politiques : leur démocratie interne est contrôlée, bridée, ou réduite à l’apparence ; voire dénoncée comme une « machine à perdre ». Elle est faussée dans le cas des grandes élections, sans que cela ne choque : 65 % des Français, selon un sondage CSA, estiment que les 500 signatures requises pour se présenter à l’élection présidentielle sont les règles du jeu[1]. Elle est vidée de son contenu lorsqu’elle sert à désigner des majorités de gouvernement, puisque ces majorités ne représentent réellement que 20 à 30 % des électeurs qui se sont prononcés. Elle est contournée lorsque par une astuce institutionnelle on se prémunit contre une probable sanction des urnes. Elle est contredite lorsqu’elle conduit Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle ou qu’elle risque de donner des sièges à des partis infréquentables. Elle est dédaignée, lorsqu’elle prend la forme de référendums qui peuvent être des « vecteurs d’immobilisme[2] ». Elle est méprisée et piétinée, lorsque ces référendums ne tournent pas comme il aurait fallu et que l’on se débrouille pour arriver à ses fins par d’autres voies : ainsi un nouveau traité constitutionnel de l’Union européenne est annoncé par Sarkozy, qui ne souhaite pas le soumettre à un référendum. Elle est de toute façon obviée par des campagnes de com’ et des techniques de marketing.

     Et elle est, pour finir, escamotée par la Commission de Bruxelles : si nous élisons au suffrage universel des représentants au Parlement européen, nous ne savons en revanche ce que sont la Commission de Bruxelles ou le Conseil des ministres. Le Parlement a beau avoir d’importantes compétences budgétaires et un pouvoir de contrôle sur l’activité de la Commission, ce n’est en tout cas pas lui qui décide des réformes politiques et institutionnelles. Si le peuple est la source du pouvoir, alors dans les institutions européennes, le pouvoir a vraiment tendance à s’éloigner de sa source. Voici à ce sujet une édifiante manoeuvre pour éviter d’avoir à affronter les urnes, relatée par Le Monde : Le 10 juin 2004, au sujet de la loi sur l’économie numérique et la diffusion d’informations sur Internet, le Conseil constitutionnel rend une décision qui affirme son incapacité à statuer sur la compatibilité d’une directive européenne avec la loi française. Ce qui revient à reconnaître la primauté du droit européen sur le droit français. Or les élections européennes doivent avoir lieu trois jours après. Sous un prétexte technique, la publication de la décision est différée au 15 juin. Mais ce jour-là, lorsque le secrétaire général du Conseil constitutionnel la présente à la presse, il admet que ce délai avait pour but d’éviter de porter pierre aux souverainistes : « On aurait pu craindre certaines polémiques, à la veille du scrutin, sur le thème : une grande institution française, le Conseil constitutionnel, s’incline devant l’ordre communautaire. (…) Certains souverainistes auraient exploité cet argument et cela aurait été fâcheux. » On aurait pu penser que dans une démocratie digne de ce nom, il revenait aux électeurs d’en juger. Comme le conclut l’article, « deux jours après une élection européenne marquée par un record d’abstention, au terme d’une campagne qui a fait peu de place aux débats de fond, c’est une sorte de révolution juridique et institutionnelle qui se dévoile ainsi à contretemps[3]. » Une campagne superficielle, un scrutin boudé, un enjeu véritable caché aux électeurs : tout y est, sauf la démocratie.

     L’expression de notre suffrage sert à trois choses différentes : élire le Président de la République, élire nos représentants selon divers modes de scrutin, ou ratifier ou récuser une réforme lors des référendums. Dans le premier cas, selon la formule consacrée, nous choisissons au premier tour et éliminons au second. Ce n’est guère radieux, de devoir ainsi se rabattre par défaut, mais la formule est déjà plus joviale que la réalité : rien ne dit qu’au premier tour nous ne procédions pas déjà par élimination. C’est même plutôt ce que semblent montrer les électeurs qui ont voté Le Pen en 2002, sans renouveler ce vote au second tour (presque un quart de son électorat) : leur geste signifiait bien un rejet global. C’est également ce que révèle l’expression « vote utile ». On vote « utile » quand on vote pour un candidat ayant des chances d’être élu. Cavada par exemple dit de Santini qui affiche son soutien à Sarkozy : « Il a choisi le vote utile dès le premier tour. » L’expression est d’un cynisme confondant ; elle montre tout, sans aucune pudeur, puisqu’elle concède que les suffrages pour les autres candidats sont bel et bien des votes inutiles. Si bien que dans notre démocratie, nous en arrivons presque toujours à élire par défaut. Chirac a été élu en 2002 alors que seulement 13,8 % des électeurs inscrits l’avaient choisi au premier tour. On ne peut pas dire que le mandat soit donné de gaieté de coeur. Quel paradoxe ! De Gaulle avait précisément institué l’élection présidentielle au suffrage universel en 1962 pour consolider l’autorité du président[4]. Consolidation qui s’avère de plus en plus artificielle. Si on est libre de choisir, le choix ne se porte que sur des candidats proposés par les partis, même si on se trouve fort peu d’affinités avec eux. Et encore, tous les partis ne parviennent pas à présenter les leurs. Quant à ceux qui se présentent, les sondages et les médias se chargent de recommander ceux qui parmi eux sont plus utiles que d’autres.

      L’élection des représentants n’a pas beaucoup plus de sens lorsqu’il s’agit des députés : depuis que les législatives ont été alignées sur le quinquénnat présidentiel, les élections ne visent pas tant à désigner des représentants qu’à accorder une majorité au nouveau gouvernement. François Bayrou le répète à longueur de campagne, il fait confiance aux Français pour lui accorder une majorité s’ils l’élisent à la présidence. L’élection présidentielle est celle qui donne le la, elle aspire les enjeux des élections législatives. Elle est le moment le plus intense de politisation des Français, c’est donc par rapport à elle que l’on se détermine pour les autres élections. C’est aussi vrai pour les élections locales : les partis se chargent d’y relayer les enjeux nationaux, de reproduire localement les fractions partisanes. Lorsque Le Point se demande en novembre 2006 si la droite peut reprendre Nantes à l’actuel maire socialiste Jean-Marc Ayrault, il constate que « si l’opposition municipale, UDF comprise, s’affiche toujours unie « sans états d’âme », les enjeux partisans reprennent leurs droits dès que les portes de la mairie se ferment » : L’UDF adopte désormais des « positions tactiques découlant du positionnement de François Bayrou[5]. » Dans les collectivités, c’est de toute façon « Paris » qui décide de bien des têtes de liste, quitte à les parachuter, et c’est « Paris » qui donne les investitures pour les législatives. Quand une liste se présente sans étiquette, pour ne s’intéresser qu’au bien commun local, il arrive qu’on la dise « apolitique ». Etonnante représentation que la nôtre : ce ne sont pas les électeurs qui choisissent leur représentation, c’est une représentation des partis qui se présente devant les électeurs.

(…)

        Notre démocratie de représentation est bien une « démocratie inachevée », où le vote correspond à une « désélection[6] ». Elle n’est jamais que l’un des composants d’un système complexe de désignation des responsables politiques. La récurrence de cette désignation donne à l’élection un pouvoir de sanction qui est loin d’être négligeable. Mais l’existence d’une oligarchie ainsi que les techniques de campagne, la communication outrageuse et les interférences médiatiques bornent et faussent de toute façon la portée politique du suffrage. Le processus de désignation des élus est en réalité un enchevêtrement dont une partie seulement est démocratique. Pour le reste, il faut compter avec l’organisation interne propre à chaque parti et avec le poids des médias. Et de temps à autre, la démocratie réapparaît pour s’exercer sur une grille où il lui reste à cocher la réponse qu’elle choisit.

      Philosophes et sociologues ont maintes fois souligné que la représentation était contraire à la démocratie même. Elle est un compromis soumis en permanence à deux influences contradictoires : celles des républicains pour qui la représentation est un moyen de contenir le pouvoir populaire, et celle des tenants d’un pouvoir populaire le plus direct possible, par le suffrage universel, les référendums, etc. Dans les deux cas, on considère en tout cas qu’il y a une opposition entre la démocratie réelle et l’exercice du pouvoir par une “élite”. On s’en rassure si l’on considère que la volonté du peuple a besoin d’être canalisée, circonscrite, défendue contre elle-même : on juge alors que le gouvernement est confié par délégation à une élite méritante. On s’en scandalise si l’on estime que cette volonté est la seule source possible du pouvoir, dans la mesure où nul n’a plus qu’un autre de titre à gouverner ; pour certains, comme Jacques Rancière ou Dominique Rousseau, la représentation est surtout un moyen d’organiser et de légitimer la confiscation du pouvoir par une oligarchie.

     La critique de la représentation est féconde lorsqu’elle ouvre des perspectives. Si la démocratie est inachevée, on se demande justement comment la terminer. Il faut alors chercher toutes les formes de pouvoir qui peuvent être exercées par tous. Ce qui suppose de sortir d’un double postulat qui pèse sur notre conception de la démocratie et grève notre inventivité :

- La démocratie n’est pas uniquement une affaire de vote et d’élections. Il peut même y avoir vote et élections sans réelle démocratie et sans possibilité de choix.

- La démocratie ne se confond pas fatalement avec le gouvernement de la majorité, qui n’est d’ailleurs, comme le rappelle Rancière, que la plus forte minorité.

A absolutiser certaines pratiques démocratiques, on se focalise sur elles, jusqu’à réduire à ces pratiques la réalité beaucoup plus complexe qu’est la démocratie. Pour peu que ces pratiques soient prises dans un jeu mécanique, comme c’est le cas dans notre système électoral, c’est toute la réalité de la vie démocratique qui est à repenser.


[1] Métro, 8 février 2007.

[2] Elisabeth Guigou, Le Monde, 14 mars 2005.

[3] Hervé Gattegno, Christophe Jakubyszyn, Le Monde, 17 juin 2004.

[4] Olivier Duhamel, Le pouvoir politique en France, Seuil, 2003, p. 119.

[5] Denis Roux, « La droite peut-elle regagner Nantes ? », Le Point, 30 novembre 2007.

[6] L’expression est de Pierre Rosanvallon.

Extrait 9 : Pour une démocratie subsidiaire

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    Démocratie représentative à laquelle on reproche d’être une contradiction dans les termes, ou démocratie participative qui déçoit ; démocratie que l’on redoute, où l’on se trempe à peine pour s’en retirer aussitôt ; démocratie que l’on installe parfois, pour en déplorer finalement le niveau. Etrange notion, au vrai, que cette démocratie universellement préconisée, diversement définie, et si parcimonieusement appliquée. Il a fallu que s’écroulent les grands totalitarismes du XXe siècle et que triomphe la démocratie comme valeur universelle pour que justement puissent s’établir les conditions d’une prise de hauteur et d’un regard distancié. L’exercice n’avait rien d’évident tant que la démocratie se définissait essentiellement comme un régime opposé à tous les régimes totalitaires : l’adhésion allait alors de soi, et il importait peu que la définition manquât de précision. Mais aujourd’hui, le sacre du marché comme horizon indépassable de la vie sociale, les guerres menées au nom de l’idéal démocratique, les régimes démocratiques naissants ont nourri des analyses plus fouillées de la démocratie. Un grand nombre de réflexions critiques ont été publiées en quelques années, soulignant les limites de la démocratie, ses points de convergence avec la société de marché et sa difficulté à maintenir une transcendance politique. La démocratie a même pu être présentée comme victime de son succès : avec l’avènement de la société de consommation, le pouvoir électoral est lui aussi utilisé par des consommateurs plutôt que par des électeurs, qui cherchent leur intérêt propre, sans réelle vision d’un intérêt général. Après avoir rendu le pouvoir aux individus, la démocratie court le danger de l’individualisme ; au lieu de permettre l’expression de la volonté générale, elle risque de n’être qu’une addition de voix s’exprimant chacune pour elle-même. La dérive est souvent présentée comme inexorable, conforme à un nouveau sens de l’histoire, qui reçoit du marché son impulsion. Il faut alors tâcher de contenir la démocratie, pour lui permettre d’exister.

    Face à ces analyses, des voix stigmatisent le paradoxe selon lequel un bon gouvernement démocratique serait celui qui gouverne au dépens de la vie démocratique. Ne croyant pas qu’il puisse y avoir des excès de démocratie, certains défendent l’hypothèse d’une démocratie radicale. On définit alors la démocratie comme le gouvernement fondé sur « l’absence de titre à gouverner[1] ». C’est avec elle que commence vraiment la politique, car, plutôt qu’une forme institutionnelle, elle est un pouvoir, celui du peuple, elle est une action ou un processus, celui qui lutte contre l’appropriation privée d’une sphère publique où tous sont réellement égaux. Et la meilleure façon de désigner les gouvernants serait alors le tirage au sort ; il n’y a que le hasard qui puisse départager des égaux sans mettre à mal leur égalité, puisque celui qui aura été désigné l’aura justement été sans raison.

    La controverse a des vertus : elle oblige à préciser, différencier, concéder, élaguer. Cette confrontation a le mérite de passer la démocratie au scanner et d’en faire un objet d’analyse. L’un de ses premiers bienfaits est d’amener à distinguer la démocratie des formes qu’elle a pu prendre : la démocratie n’est pas réductible à l’une de ces formes ; elle ne se confond pas, loin s’en faut, avec notre pratique électorale et représentative ; le vote n’est pas la démocratie, il n’est que l’un des outils d’une certaine forme de démocratie. Comme le répète Pierre Rosanvallon, le pouvoir du peuple recouvre des fonctions de contrôle et de surveillance, de sanction et d’empêchement, de jugement enfin, qui ne tiennent pas en quelques urnes mais sont disséminées dans le corps social. Pour partie, ces fonctions ne sauraient même être institutionnalisées, mais doivent être laissées à la libre initiative des citoyens. Une démocratie vivante, en pleine santé, est une démocratie qui déborde le cadre institutionnel.

     C’est dans ce contexte large qu’il faut aborder la démocratie, Elle est plus qu’une forme de régime. Elle est même plus qu’une forme de société, car elle est une exigence. Elle est un ensemble de principes, vers l’application desquels on tend. Parmi eux, il est un ancien adage qui mérite d’être réaffirmé avec force comme ne dépendant que d’une volonté politique : « Ce qui concerne tout le monde doit être approuvé par tout le monde. » Car on ne promeut pas le bien commun contre ceux qu’il concerne ; on ne défend pas un intérêt général malgré les intéressés. Dans la pratique, cet adage est facile à mettre en oeuvre : le refus est compatible avec la multitude, il ne souffre pas de la diversité, puisqu’il peut être motivé pour des raisons complètement différentes qu’il réunit dans une expression unique. Il est donc aisé à traduire dans le cadre de consultations et de référendums. Il est même nécessaire de lui permettre de s’exprimer ; sans quoi le refus se manifeste sur d’autres sujets, il se porte sur ce qui passe à sa portée.

    Un autre principe pourrait lui aussi être appliqué, au moins en partie, si toutefois les relations entre médias et politique n’amenaient celle-ci à se plier à aux règles de ceux-là. C’est l’idée, déjà citée, que la démocratie doit permettre à tous de faire entendre leur voix : que tous les sujets puissent être abordés, que nulle situation ne soit oubliée. L’ensemble exige que l’image ne soit pas la mesure du débat public ; il faudrait inverser la situation actuelle, protéger la politique du spectacle, lui rendre son indépendance. Il ne s’agit pas d’installer une dialectique entre médias et politique, mais plutôt d’organiser la façon dont les médias remplissent leur fonction politique. Il n’est pas non plus question de brider leur liberté, puisque c’est de cette liberté qu’ils tiennent leur fonction politique. Il faut simplement assurer la place de l’information et de la discussion dans la vie publique. Qu’au moins existe cette discussion et que les institutions en assurent la liberté. Si la mise en place d’égales conditions d’accès au débat semble chimérique, la garantie de sa liberté lui permettra au moins de tendre vers l’égalité.

    Car il y a là un principe sur lequel un minimum de bon sens amène à s’interroger : c’est celui de l’égalité telle que la conçoit notre démocratie. Que tous les hommes, du seul fait qu’ils sont hommes, soient égaux en dignité, cela ne fait pas de doute. Que la société politique doive assurer à tous une égalité de droit, nul n’en disconvient. Mais de ces deux égalités, l’une fondamentale et l’autre devant la loi, notre démocratie en infère une troisième, sur laquelle elle repose, mais qu’elle ne justifie jamais : tous les humains naissent et demeurent égaux en aptitude à participer à la conduite de la vie publique. Par conséquent, un homme, une voix. Et si les voix se comptent, si elles s’additionnent, c’est que toutes se valent. Et si toutes les voix se valent, c’est que nul avis n’est éminent. Nulle opinion ne doit peser plus qu’une autre dans le débat public[2], et c’est le nombre qui toujours a raison. Cette égalité d’aptitude des individus est même, pour notre démocratie, un dogme, un postulat religieux, sur lequel elle s’est fondée. La démocratie s’est alors pensée comme la traduction politique de cet axiome, jusqu’à se poser elle-même comme un présupposé, une valeur absolue, toujours acquise, que l’on n’a pas besoin de démontrer, jusqu’à devenir le nouveau tout, qui se soutient par sa seule existence, jusqu’à pouvoir dire, comme le Yahvé de la Bible et à sa place, « Je suis celui qui suis », jusqu’à croire que son être est l’être et qu’elle est le Bien.

    Face au dogme de l’égalité des avis, les réactions sont différentes, suivant que l’on craint ou que l’on souhaite son application. Tous constatent une distance entre le principe et la réalité : les premiers s’en rassurent quand les seconds s’en offusquent. Les uns laissent la pratique relativiser le dogme ; les autres le poussent à son paroxysme et veulent tendre vers son application totale. Le compromis qu’est la démocratie participative déçoit les premiers et laisse les seconds insatisfaits. Mais personne ne conteste le principe de cette égalité en amont.

    Pourtant la démocratie n’a pas besoin d’un tel principe. Elle aurait même tout à gagner à s’en détacher : cette part religieuse qui est en elle la transforme en démocratisme et le démocratisme finit par jouer contre la démocratie. Il n’y a rien d’étonnant à cela, car les idoles prennent de la place. Ils vampirisent une partie de réalité, dont ils sont l’excroissance, en même temps qu’ils écrasent la part de réalité complémentaire, qu’ils ont enfermée dans une dialectique. Ils gonflent une vérité et en caricaturent une autre. Changée en dogme, la démocratie n’est plus qu’un dogme. Elle est affirmée, mais, l’a-t-on dit suffisamment, elle n’est plus qu’affirmée, dans notre régime où partis, médias, sondages et culte du clivage entravent son fonctionnement réel. En conséquence, même les vertus du vote se changent en maux : devenu le rite de cette démocratie religieuse, il a mis sa puissance symbolique au service de ce régime d’apparence, il lui sert de caution. Un homme, une voix : Paradoxalement, c’est aujourd’hui grâce à ce principe que se maintient notre pseudo-démocratie.

    Principe étonnant, pour peu qu’on veuille s’y attarder. Curieusement, il est parfois de bon ton de l’oublier et de se présenter comme des avant-gardistes minoritaires, par rapport à des positions populaires plutôt réactionnaires. Robert Badinter rappelle fièrement que 63 % des Français étaient favorables à la peine de mort au moment où elle a été abolie. Au sens strict, la loi d’abolition n’était donc pas démocratique. A moins que l’on puisse être démocrate sans le peuple, jusqu’à appliquer le bon mot de Brecht : « Puisque le Peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple. » Vraiment, est-ce si grave, que la loi soit passée bien que la majorité n’ait pas eu les mêmes lumières que Badinter ? Est-ce si grave, de reconnaître qu’il y a des réalités si hautes que l’on doive, lorsqu’elles sont en jeu, contourner voire bafouer l’expression démocratique et le principe d’égalité des opinions ?

    Mais si ce principe d’égalité des opinions ne se suffit pas à lui-même, s’il n’est pas absolu, alors sur quoi repose-t-il ? S’il n’est pas premier, pourquoi lui faire crédit, puisqu’il est contredit par l’expérience et par les faits ? Etonnamment le principe démocratique ne s’applique qu’à un petit nombre de réalités sociales, dont la politique. Qui accepterait que l’on décide de façon démocratique de la façon dont on va l’opérer, dont on construira sa maison, dont on montera le moteur de sa voiture ? Il faut des compétences, pour tout cela, et personne n’en doute. La démocratie paraît ici absurde, parce qu’elle ne remplace pas les connaissances, l’aptitude, voire le talent. Serait-ce alors qu’en politique, les connaissances, l’aptitude, voire le talent ne comptent pour rien ? Pourquoi ne faudrait-il pas de compétences pour la conduite de la cité ? La politique est au contraire si compliquée et délicate qu’elle est tout à la fois une science et un art, qu’on parle aussi bien d’art politique ou de science politique. Son exercice exige un équilibre subtil entre connaissances, bon sens et qualités humaines, ce qui est le fruit d’un apprentissage autant que d’une éducation.

     Que la politique exige des compétences ne contredit en rien la démocratie. Cela permet, au contraire, de la refonder sur des principes correspondant à la réalité. Car dans la réalité, si la dignité humaine est universellement partagée, les compétences ne sont pas les mêmes chez tous. Et c’est justement là que devrait être le fondement de la démocratie. C’est de ces inégalités et des différences de talents que la démocratie devrait vivre. Pourquoi simuler que nous sommes tous les mêmes, pourquoi, arbitrairement, décider que tous les avis se valent, alors que nous avons intérêt à reconnaître les différences, parce que d’elles naissent des complémentarités ? La démocratie est aujourd’hui fondée sur la fiction de l’égalité concrète ; elle prête d’emblée, à tous, des compétences que tous sont loin d’avoir, et ne parvient pas à installer une égalité réelle dans le partage du pouvoir. Elle pourrait au contraire être fondée sur les compétences, c’est à dire sur des inégalités ; et c’est ainsi, en distribuant vraiment le pouvoir, qu’elle tendrait le mieux vers l’égalité concrète.

     Il faut donc être alter-démocrate. Pour une démocratie fondée sur les compétences, qui permette à chacun d’exercer un maximum de pouvoir dans le rayon de ce qu’il sait faire. On pourra craindre une dépolitisation d’une telle démocratie ; encore faut-il se mettre d’accord sur les mots. Si l’essence de la politique est dans l’effervescence d’une campagne, l’agitation de slogans universels et les postures électorales, alors faire en sorte que chacun ait une autorité réelle dans un champ d’activité est effectivement éloigné de la politique. Mais si on la définit par exemple comme la participation consciente à l’intérêt général, alors le problème est inverse : il ne faut pas craindre de dépolitiser la démocratie, au contraire l’enjeu est de politiser l’action de chacun. Si la démocratie reconnaît les particularités, si elle se conçoit comme leur ensemble, alors elle leur donne tout leur poids politique. Mais cela exige que l’on parle bien des compétences, et non de l’identité que se donne chacun dans une société communautaire. Car l’identité se construit comme l’unité d’un ensemble cohérent, elle a donc tendance à se construire contre l’identité plus large qu’est l’appartenance nationale. A l’inverse, une compétence, qui est aussi un moyen d’appartenance, ne confine pas dans le repli, mais parce qu’elle est complémentaire d’autres compétences, elle ouvre sur la complexité et la richesse de la société. Alors que le particularisme communautaire tend vers l’auto-suffisance, le particularisme des corps intermédiaires s’affirme comme simple partie et réclame son incorporation dans un ensemble.

     Pour une démocratie personnelle, où tous ne sont pas des individus abstraits, où tous ne comptent pas comme des unités égales à toute autre unité, indifférenciées, interchangeables, anonymes, où tous ne sont pas comme en état d’apesanteur, sans lien avec le réel ; mais où chacun est une personne, distincte, différente, avec des compétences et des attachements. Pour une démocratie où chacun est représenté en fonction de ces compétences et des ces attachements, où les individus ne sont plus seuls dans la société politique, mais où ils sont des personnes appartenant à des corps, et où ils trouvent dans ces corps des moyens de promotion. Pour une démocratie concrète, où l’on accède au politique à travers des problèmes que l’on connaît et qu’il faut résoudre, où la part de l’idéologie est la plus réduite possible ; car lorsqu’il s’agit de problèmes concrets, lorsqu’on met en jeu des compétences, il devient plus facile de s’entendre, et les clivages s’estompent. Dans notre démocratie, les corps existent bel et bien, mais au lieu d’être des parties complémentaires au sein d’un tout, ce sont des segments marketing, des réservoirs de voix. On a vu les candidats se disputer le vote des enseignants : c’est donc qu’il y a un vote des enseignants… Dommage que les institutions ne sachent orchestrer cette réalité et en laissent l’exploitation à la logique de campagne.

     Pour une démocratie locale enfin, parce que décider a du sens lorsqu’on a une vue complète sur l’ensemble de la chaîne de décision et d’exécution. Et parce que là, au plus près des électeurs, il est possible que l’effet des partis et des médias soit moins amplifié, que la com’ ne puisse écraser le réel, que chacun ait la possibilité de faire tomber les masques. Depuis les enjeux et le débat théorique, jusqu’à la mesure technique et surtout ses effets complexes, il faut pouvoir se faire une idée pour trancher en conscience. Sans quoi on se contente de renouveler sa confiance à des politiques dont la représentation du monde ressemble plus ou moins à la nôtre. Dans ce cas, on ne décide de rien, on ne fait que reproduire des modèles. On a pu craindre là encore la dépolitisation. Et pourtant, nombre de villes donnent l’exemple de débats politiques pris en otage par les intérêts nationaux des partis ; s’il y a une dépolitisation à craindre, c’est bien celle-là, qui consiste à appliquer à la démocratie locale les clivages nationaux. Dans une ville, la politique c’est au contraire de s’occuper de la ville, et non de se servir d’elle comme d’une tribune ou d’un marchepied.

     Pour une démocratie subsidiaire en somme. Une démocratie conçue comme la forme de société où chaque corps social ou collectivité sont maîtres de tout ce qu’ils peuvent gérer par eux-mêmes et où l’Etat légifère pour harmoniser, plutôt que pour tout régenter ; une démocratie de corps, où le pouvoir politique a pour vocation de soutenir et de protéger l’exercice des compétences au sein de ces corps. Une démocratie où le pouvoir est ainsi réellement réparti et partagé. Réparti, mais non délégué d’en haut : la subsidiarité qui nous intéresse n’est pas descendante ; elle suppose que le pouvoir des sociétés d’ordre inférieur leur appartienne en propre, et qu’il ne soit pas simplement décentralisé pour des commodités d’exécution ; les sociétés d’ordre supérieur n’interviennent alors au sein des sociétés d’ordre inférieur qu’en cas de nécessité, lorsqu’il faut suppléer.

     Lorsqu’il est pris dans cette acception, le principe de subsidiarité est un principe d’organisation organique. Il est une clé qui ouvre pour la démocratie une alternative réaliste et riche de promesses. Il place les corps intermédiaires au coeur du fonctionnement démocratique, et réunit participation, représentation réelle et contre-pouvoirs. Participation parce qu’au sein des corps intermédiaires, l’exercice de la démocratie trouve son sens, car on y traite de sujets que l’on connaît. Représentation parce que les corps intermédiaires peuvent être le lieu d’où émerge la représentation nationale ; si l’appartenance à ces corps se substitue à l’appartenance à des partis, c’est toute la logique actuelle qui est renversée : il n’y a plus de parti qui veuille pour lui le pouvoir et prétende à lui seul promouvoir le bien commun, mais des corps qui s’entendent comme parties d’un tout et concourent ensemble au bien de ce tout. Contre-pouvoirs enfin parce que l’Etat trouve sa limite dans les libertés des corps intermédiaires : le principe de subsidiarité borne par nature la portée du pouvoir de l’Etat, en le concentrant sur l’harmonisation en vue du bien commun. Les contre-pouvoirs ne se posent plus alors uniquement en termes de surveillance et de contrôle. Parce que la subsidiarité dissémine le pouvoir dans l’ensemble du corps social, il ne reste pas aux citoyens que les fonctions « contre-démocratiques » proposés par Pierre Rosanvallon. La subsidiarité permet de sortir la démocratie de la suspicion institutionnalisée ; grâce à elle, ce n’est plus seulement l’intensité de la défiance contre le pouvoir institutionnel qui fait l’intensité de la vie démocratique.

    Il ne nous appartient pas d’imaginer les chemins institutionnels que prendrait la dévolution du rôle de chef d’Etat. Ils tiendraient cependant plus du suffrage indirect que du suffrage universel, propice à toutes les démagogies : le principe est toujours de freiner la puissance de l’image et de préserver la politique de la logique de spectacle. Cela n’enlève rien à la possibilité d’instaurer un réel pouvoir démocratique d’empêchement en recourant au référendum et de replacer ainsi le principe de l’adhésion au coeur de la démocratie ; lorsqu’il faut que la population manifeste son accord, qu’importe que ses motivations soient justes ou fausses si elle refuse : ce qui compte est alors qu’elle n’a pas donné son accord.

     Adhésion et subsidiarité, ce sont là deux principes sur lesquels pourrait se construire une véritable démocratie. Une démocratie qui en tout cas ne se limite pas à l’élection d’un président par défaut, à la compétition de partis oligarchiques, à la vaine agitation d’opposants-figurants.



[1] cf. Jacques Rancière, La haine de la démocratie, La fabrique éditions, 2005.

[2] Pourtant, dans la pratique, le découpage des circonscriptions met à mal ce principe et certaines voix pèsent plus que d’autres : « les 25 départements les moins peuplés sont dotés d’un député pour 79043 habitants, tandis que les 25 plus peuplés (comprenant plus de la moitié de la population) n’en ont qu’un pour 112123 habitants. » Michel Balinski, cité par Pierre Avril, « Un homme, une voix », Voter, Pouvoirs, n° 120, 2006.

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