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Extrait 3 : L’étique éthique des médias 9 avril, 2007

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     La question de l’impartialité des médias est encombrante. Face au risque ou à la réalité des collusions, on reste démuni. On admet que les médias sont devenus un rouage nécessaire dans le mécanisme du vote, on constate qu’ils en ont changé l’exercice tant ils sont puissants. On affirme la nécessité de leur indépendance, mais on déplore qu’ils soient loin de l’être vraiment. Les médias sont un pouvoir, on a peu de garanties qu’ils soient un contre-pouvoir, et aucun moyen de s’en prémunir. Alors on s’y résigne. Ou bien on en appelle à l’éthique des journalistes et à leur civisme. C’est la conclusion de Roland Cayrol, lorsqu’il étudie ce qu’est le vote « à l’heure des médias et des sondages » : « Devenant ainsi de véritables institutions de la République moderne, [médias et sondages] sont placés devant leurs responsabilités. C’est dire combien l’éthique professionnelle des journalistes et des sondages est d’une actualité cruciale[1]. » Quand Bayrou remet en cause les conditions d’organisation de l’émission “J’ai une question à vous poser”, produite par une société appartenant à un ancien conseiller de Raffarin, Robert Namias, directeur de l’information sur TF1, se défend que l’amitié entre Nicolas Sarkozy et Martin Bouygues interfère sur l’information, nous apprend au passage qu’il connaît Bayrou depuis 20 ans et a jusque là entretenu des « relations excellentes » avec lui, et surtout se dit blessé que Bayrou « remette en cause l’honnêteté journalistique[2] » C’est bien l’honnêteté qui est la seule digue contre les excès possibles dues aux convergences d’intérêts ou aux amitiés personnelles : on n’a d’autre choix que de croire Namias sur parole. La chose est inquiétante : Ce serait finalement aux valeurs personnelles des journalistes de protéger les institutions. En général, c’est au contraire aux institutions de protéger et permettre l’épanouissement des valeurs personnelles.

     Il n’est pas question de contester l’éthique des journalistes. Les premières assises du journalisme, qui se sont tenues à Lille en mars sur le thème : « Un monde sans journalistes », ont annoncé une charte de déontologie, inspirée des nombreux textes existants déjà. Tous affichent leur volonté d’indépendance et se défendent de manquer d’esprit critique. Sur son blog, Franz-Olivier Giesbert s’agace du ton autoritaire de Jean-François Kahn. Le 2 mars, il écrit :

Chaque semaine, c’est la même chose : un petit entrefilet de Marianne me catalogue plus ou moins fielleusement comme sarkozyste. (…) Il faut me décrédibiliser, me discréditer, faire de moi un journaliste à la botte, ce que je n’ai jamais été, toute ma vie professionnelle le prouve – et le marteler tout le temps pour que d’autres le martèlent à leur tour. La presse étant moutonnière, on peut compter sur elle pour faire passer le message. Je ne crois pas au journalisme couché qui fait campagne ou qui roule pour un candidat. C’est la force du Point, qui se bat d’abord pour des idées et dont la meilleure arme reste l’indépendance.(…) Il y a en tout cas quelque chose de stalinien dans ce matraquage permanent, repris par tous les imbéciles de la médiacratie.

Et trois jours plus tard :

Voilà un hebdomadaire qui fait campagne pour un candidat, François Bayrou, et qui, pour nous enrôler dans son combat, exerce contre tous les esprits rétifs une sorte de terrorisme intellectuel et moral. Voilà la nouvelle bien-pensance. (…) Il est vrai que nous ne participons pas, au Point, à la diabolisation de Nicolas Sarkozy. Il est vrai que nous ne le traitons pas de fou, de dictateur et de Dieu sait quoi.(…) Le Point est un journal indépendant qui défend des convictions dans un cadre libéralo-tocquevillien. Point-barre. Nous n’avons pas, nous de ligne générale. (…) [Jean-François Kahn] me déçoit quand il joue, sous ses différents noms de plume, les caporaux-chefs du politiquement correct, distribuant les bons points et les cartons jaunes.

     On voit mal, c’est vrai, des journaliste confesser un déficit d’indépendance ou de la révérence vis à vis du pouvoir, et on ne va pas leur apprendre que de leur capacité critique dépend leur crédibilité. Les médias savent d’ailleurs se livrer à des exercices de décryptage et d’autocritique, et il faut leur en faire crédit. Aux exemples de collusion, on peut opposer les dossiers dans lesquels les journalistes analysent leur profession sans complaisance. Le problème n’est donc pas de contester cette éthique que tous affichent ou de contester leur volonté d’indépendance. Sans nier que les relations entre presse et politique ne soient troubles, soumises à des pressions, il n’est pas non plus suffisant de tout ramener à des collusions et à une fascination pour le pouvoir. Qui ne dénonce pas le politiquement correct ? Qui ne reproche pas à la profession le « moutonisme », dont parlent Kahn comme Giesbert ?

     En réalité, le danger pour la politique est inhérent à la nature de la profession de journaliste, et il est plus aigü encore dans une société de l’image. L’éthique du journalisme n’est tout simplement pas celle de la politique. Chacun peut brandir son professionnalisme ; mais en vertu de ce professionnalisme, il ne pourra que participer au mouvement d’ensemble de la presse, ou à l’un des mouvements d’ensemble. Un média ne peut pas ne pas parler de ce dont les autres parlent. Et la logique du scoop, qui est par nature au coeur des médias, entraîne la politique dans une mécanique qui n’est pas la sienne. Au coeur du dossier réalisé par le Nouvel Observateur sur les « liaisons dangereuses » entre médias et politique, un article raconte fièrement la participation du journal au lancement médiatique de Ségolène Royal. Alors qu’une série de sondages la font émerger, le journal en fait sa couverture, en titrant « Et si c’était elle… » Sans l’avoir créée, il a apporté une substantielle pierre. « Bref, l’Obs a vu juste, au bon moment. Nous avons décrit et accompagné un mouvement alors même qu’il se cristallisait. Cela suffit à notre bonheur. » Et dans l’article suivant, Michel Rocard répond à une interview :

La sphère médiatique a fait démarrer la campagne beaucoup trop tôt (…) Cette fois, pour vendre du papier et faire de l’audience, les responsables des journaux, radios et télés ont lancé la bagarre plus d’un an avant le scrutin. Les partis politiques n’ont pas eu le temps de faire leur travail de sélection des candidats et de formulation des programmes. Du coup, jamais les médias n’ont à ce point fixé l’agenda, choisi les candidats et dicté les thèmes de campagne (…) Ces candidats prétendument anti-establishment – Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal – font l’objet d’une indulgence médiatique prodigieuse. Leurs bévues respectives auraient déjà values à des candidats plus classiques une mise à l’index.

     Le même numéro livre ainsi une sérieuse critique du système médiatique en même temps qu’il assume sa participation à ce jeu. « Et si le seul véritable contrepoison, dans les « vieux » comme dans les nouveaux médias, était cette « éthique du journalisme », dont parlait déjà Camus ? », propose l’introduction du dossier. Mais les pages qui suivent répondent d’elles-mêmes, et de façon négative. Alors que la revue cite les résistances de la profession au « problème Sarko », elle reconnaît[3] :

Sarkozy a organisé son omniprésence, il sature l’espace médiatique. Quand ce n’est pas le ministre de l’Intérieur qui fait l’actualité, c’est le président de l’UMP ou le candidat à la présidentielle. Le jour où un supporter du PSG est mort, la première réaction, à TF1, a été : « Encore du Sarko ! On ne passe pas d’extrait ! » Finalement son propos était carré et percutant, l’extrait a été diffusé. « Il répond aux questions, dit ce qu’il pense être vrai, ne donne pas l’impression de langue de bois. Il est très réactif et donc agréable à interviewer », décrypte Laurence Ferrari. « C’est le client parfait. Aux yeux du rédacteur en chef, il occupe le créneau formidable de la sécurité. Et le journaliste est sûr qu’il trouvera le temps de lui accorder une bonne interview dont il pourra tirer un bon extrait », dit Gérard Leclerc, ancien chef du service politique de France 2. En retour, Sarkozy n’a pas affaire à des ingrats. « Quoi qu’il fasse, on envoie qui il faut », dit un journaliste d’Europe 1. « On surcouvre sous de faux prétextes, répond en écho France 2, on envoie des caméras sans discernement, dans l’espoir d’une petite phrase, d’un dérapage.

     Ce n’est pas une question de collusion, de pression politique ou de préférence partisane : Sarkozystes ou pas, les journalistes suivent parce que Sarkozy correspond à ce dont leur profession a besoin. Il “passe bien”.

     En appeler à l’éthique ne suffit pas : quand il s’agit de politique, quand on parle de l’intérêt général, il faut des institutions pour réguler les pouvoirs. Sans quoi on parle en général d’usurpation. La question mérite d’être posée pour les journalistes. Après tout, puisqu’ils exercent une telle influence sur la démocratie, quelle est leur légitimité pour le faire ? Qui sont-ils, et au nom de quoi prétendent-ils réguler la vie politique ? Notre Constitution n’organise que trois pouvoirs, et non quatre, ce qui faisait proposer par Mitterrand, dans sa Lettre à tous les Français de 1988, de « songer à pérenniser l’institution [i.e. le CSA] en l’intégrant dans la Constitution.(…) Montesquieu, à distance, pourra se réjouir de ce qu’un quatrième pouvoir ait rejoint les trois autres et donné à sa théorie de la séparation des pouvoirs l’ultime hommage de notre siècle. » Rien ne formalise ni ne cadre l’intervention de la puissance médiatique dans la vie politique. Les journalistes demandent des comptes, soit. Mais selon quelle grille, quelle procédure ? Et à qui eux-mêmes en rendent-ils ? Ils ont un pouvoir considérable, sans être investis de la responsabilité correspondante. Comme elle est révélateur et inquiétant qu’un Karl Zero puisse crânement imposer le tutoiement à tous les politiques, voire aux ministres, qu’il reçoit. Rares sont ceux qui ont su le remettre à sa place, en montrant un minimum de sens de l’Etat. Les médias ont accaparé pour se légitimer un principe que personne ne conteste, qui est qu’ils sont nécessaires à la vie démocratique ; mais la façon dont ce principe devrait se traduire dans les faits est singulièrement laissée à l’abandon, sans qu’il ne soit tenu compte d’un autre principe de la démocratie, selon lequel le peuple est la source du pouvoir. Celui des journalistes n’a jamais été légitimé par la communauté instituante des citoyens. Pire, selonleBaromètre Politique Français, 62 % des Français estiment que les médias ont trop de pouvoir (pour 22 % qui estiment qu’ils en ont assez, et 16 % pas assez)[4].

     La régulation médiatique étant laissée à l’avenant, ce sont les médias qui s’en chargent eux-mêmes. Mais forcément, ils traitent ce problème selon leur logique à eux : on ne peut donner que ce que l’on a. Le résultat, c’est qu’ils en font une composante du spectacle politique. Ils ont abondamment relayé, commenté ou critiqué la suspension de Duhamel, en même temps qu’ils ont parlé de mini-tempête médiatique. Comme d’habitude, ce sont eux qui se sont chargés de battre la crème, pour ensuite constater qu’elle avait levé. Certaines réactions ont souligné le caractère arbitraire de cette suspension et rappelé que nombre de journalistes ou de groupes de presse ont une orientation politique affichée sans que cela ne provoque les mêmes émois. D’autres ont néanmoins considéré que cette suspension était nécessaire ; ils ont mis en avant le problème de crédibilité que soulevait la prise de position de Duhamel. L’affaire révèle en tout cas une chose : l’éthique des médias, quand ils se chargent de la définir, est elle aussi une question d’image et de crédibilité ; les médias s’auto-régulent, et le font de préférence bruyamment. Leurs critères pour cela ne peuvent être différents des critères dont ils usent pour traiter l’information. En définitive, plutôt que pour une question d’indépendance et d’impartialité des médias, c’est pour une question d’image d’indépendance et d’impartialité que Duhamel a été suspendu. Tout l’intérêt d’une constitution est d’éviter cette part d’arbitraire.



[1] Roland Cayrol, « Voter, à l’heure des médias et des sondages », Voter, Pouvoirs, n°120, Seuil, 2006, p. 93.

[2] AFP, 19 février 2007.

[3] Le Nouvel Observateur, 25 janvier 2007.

[4] Pascal Perrineau, Sylvie Strudel, « Les Français et les institutions », Baromètre Politique Français (2006-2007), 2e vague – Automne 2006, CEVIPOF.

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