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Extrait 5 : A chacun son label 9 avril, 2007

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    Pas d’autres solutions que de cultiver les clivages. Pour les créer, les creuser, ou les justifier, on s’approprie des thèmes de la politique et l’on s’en fait des étendards. Pour acquérir leur visibilité médiatique, comme le font les entreprises sur le marché, les partis politiques se donnent des labels. On développe de préférence les thèmes que l’on suppose être en tête des préoccupations de sa clientèle électorale, ou, mieux, les thèmes mis en avant par l’agenda des médias. On essaie aussi de récupérer habilement les thèmes des partis adverses pour miner leur spécificité et donc affaiblir leur socle électoral. L’écologie a créé plusieurs partis ou courants ; jusqu’au moment où, récupérée par tous, elle ne suffit plus à assurer et justifier l’identité d’un parti ; Les Verts se défendent évidemment en mettant en avant leur antériorité et leur expertise face à l’opportunisme électoral des nouveaux convertis. Parfois, malgré tous leurs efforts, les partis ne parviennent pas à introduire dans le marché électoral les thèmes sur lesquels ils ont construit leur identité : le MDC de Jean-Pierre Chevènement et le MPF de Philippe de Villiers ont en vain tenté d’imposer l’opposition à l’Europe fédérale comme clivage déterminant. Même la victoire du non au référendum sur la constitution européenne n’est pas porteuse, et Villiers peine à trouver sa place à droite, entre Sarkozy et Le Pen : il n’a pas réussi à s’approprier suffisamment tôt un thème correspondant à une préoccupation actuelle des Français ; et il ne sert à rien de parler aux médias de ce qui ne les intéressent pas : le jour où Villiers inaugure son siège de campagne, un journaliste demande à Villiers de se situer par rapport à Hulot, la star du moment ; le lendemain, c’est tout ce qu’aura retenu la presse.

     Les clivages sur lesquels fonctionne le jeu électoral ne sont pas forcément les plus pertinents. La construction européenne est une vraie question ; c’est d’elle que dépend dans l’avenir le traitement de la plupart des autres sujets politiques. Mais sur le plan électoral, le clivage qu’elle porte est un échec, parce qu’il n’a pas su s’imposer comme clivage marquant de l’élection présidentielle. Il ne suit pas le classique clivage gauche-droite, qui lui est demeuré central, bien qu’il soit parfois difficile à saisir. Il est devenu confus au point que l’on puisse écrire sans rire qu’il départage socio-démocrates et démocrates libéraux et sociaux[1]. Traditionnellement, le clivage gauche-droite avait réparti plusieurs grands thèmes entre les deux camps : L’économie, c’est la droite ; le social, c’est la gauche. La famille, à droite ; la culture, à gauche. La sécurité et l’armée, à droite ; le travail, à gauche. Mais la gauche et la droite sont aujourd’hui si bien installées qu’elles n’ont plus grand besoin de ces traditionnels monopoles. A l’heure de la défiance, la mode est même plutôt au brouillage : il faut montrer que l’on est ouvert, et de toute façon contester l’efficacité de l’adversaire sur son propre terrain. On peut même dire n’importe quoi, ça ne coûte rien. Pour être le président de tous les Français, bien-sûr, il faut parler la langue de tous les Français, et qu’importe les contradictions. Sarkozy cite donc Jaurès et Blum. La gauche est colère, on la comprend. Lors du meeting de Royal à Paris le 6 février, on entend Delanoë exiger que la droite assume ses amitiés et ne récupère pas celles des autres. Quelques minutes plus tard, Royal évoque Jeanne d’Arc, Péguy, et cite … Simone Weil ! Simone Weil, qui mieux que personne a dénoncé le mensonge et la volonté de puissance comme principes de fonctionnement des partis politiques. C’est exactement comme si Brejnev citait Soljenitsyne. Bienvenue dans la quatrième dimension. Décidément, les mots n’ont pas dans le spectacle politique le même sens que dans la vie réelle. Dans ces conditions, il n’est vraiment pas compliqué de brouiller les clivages lorsque ces clivages lassent les électeurs. On peut même s’essayer à créer de nouvelles catégories proches de la poésie conceptuelle. A Toulon, Ségolène Royal se proclame « candidate de la morale de l’action[2] ». Beaucoup plus beau encore, lorsque les médias relèvent l’utilisation par Royal de formules empruntées à Kennedy, la conseillère de la candidate, Sophie Bouchet-Peterson avertit : « Il ne faut surtout pas que ces paroles fassent écran à la pensée structurante du ségolisme, dont les concepts fondamentaux sont bien davantage “l’ordre juste” ou la “sécurité durable”[3] ». Si vraiment personne ne comprend, ce n’est pas grave, il suffit de donner de temps en temps un coup de barre à gauche ou à droite lorsque les sondages indiquent qu’il faut remobiliser son camp. Pour Ségolène Royal, c’est devenu impérieux, en raison de l’ascension de François Bayrou. On réaffirme alors son camp en reprenant les grands thèmes propres à sa famille politique : Lorsque la droite parle de la construction d’un second porte-avions, Royal répond qu’elle préfère investir dans l’éducation[4]. Les campagnes électorales sont des tribunes où la prime est accordée au cynisme.

       Le besoin de label des partis, cette façon qu’ils ont de se positionner de façon privilégiée sur un ou plusieurs sujets est une véritable nuisance pour la politique. Accepter que la sécurité soit de droite ou le social plutôt de gauche induit que ces thèmes ne peuvent être traités que dans le sens proposé par le parti qui les possède, comme si ils étaient naturellement orientés. Lorsque ces monopoles sont disputés et font l’objet d’une tentative de récupération par l’opposition, peu importe qu’ils aient été bien ou mal traités par le pouvoir en place : quoi qu’il en soit, l’opposition s’opposera. Elle se fera un devoir de les critiquer et de proposer autre chose, pour justifier son existence et se démarquer. Le réel passe après l’image. Lorsque le 1er février, une dizaine de candidats se présentent devant Hulot, on devrait pouvoir se réjouir que l’unanimité se fasse sur le traitement d’un problème ; il y a tout lieu d’en être satisfait, tout le monde est d’accord, on se dit qu’au moins là-dessus l’intérêt général est sauf et que le bénéfice en sera partagé. Mais non, rien à faire, il faut absolument inscrire sa vision de l’écologie dans le clivage choisi par son parti. Face aux caméras, chacun tire la couverture à soi. Selon Royal, visant le gouvernement, « jamais l’écart entre les principes constitutionnels et les actes n’aura été aussi grand. » Pour Buffet, c’est une bonne occasion de dénoncer le libéralisme. Quant à Bayrou, forcément, il relève que l’écologie est un engagement « transpartisan », et que justement la démarche de Hulot ressemble à la sienne[5]. De ce point de vue, Hulot reconnaît son échec. Invité de Jean-Michel Aphatie le 23 janvier sur RTL, il se dit satisfait que les politiques répondent à son appel et viennent « le même jour, au même endroit solenniser, formaliser, expliquer leurs engagements. » Mais il aurait voulu mieux encore :

Au passage, j’aurais souhaité – et j’ai échoué – qu’ils viennent non pas successivement dans le même lieu, le même jour, mais conjointement, simultanément pour illustrer le Pacte écologique. Eh bien cette transgression de formes, elle est impensable chez eux et elle est quand même très significative.

- Elle vous inquiète ?

- Oui, parce que ne pas être capable, un quart d’heure de son temps, ensemble, de dire aux Français :  “Cet enjeu est d’une telle dimension, nous prenons acte qu’au moins là-dessus on se réconcilie”, ça n’a pas été possible et ça en dit lourd sur cette fameuse inertie culturelle et sur ces moeurs politiques qui plombent un peu la société française.

     On ne saurait mieux dire. Il aurait fallu que les politiques acceptent de servir l’écologie, mais inéluctablement, ils s’en servent. Il ne peuvent être d’accord, la machine électorale ne le leur permet pas. Il est incroyable et effectivement inquiétant qu’une authentique union autour d’un intérêt général ne puisse qu’être « une transgression de formes. »


[1] Denis Jeanbar, « Mai 58, Mai 68, Mai 2005 », L’Express, 30 mai 2005.

[2] Le Parisien, 18 janvier 2007.

[3] 20 Minutes, 16 janvier 2007.

[4] Reuters, 16 février 2007.

[5] Le Figaro, 1er février 2007.

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