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Extrait 6 : Heureusement il y a Bayrou 9 avril, 2007

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     Notre régime a engendré plusieurs ingénieux moyens de se perpétuer, même de recycler les anti-système. Le plus récent est en phase de test, en période de rodage. Il s’appelle François Bayrou, c’est le nouveau sur le marché des rebelles, certifié et homologué par lui-même. Et le voilà qui nous parle d’ « UMPS », qui repousse le clivage gauche-droite, qui déplore l’inégalité de traitement des candidats, qui veut supprimer l’ENA ; en somme, Bayrou fait du Le Pen, face à qui il se pose comme une alternative pour exprimer le mécontentement des Français. Il redécouvre le ni droite ni gauche sur lequel Le Pen a d’ailleurs souvent fait campagne, il avance la nécessité de briser la polarité qui stérilise la vie politique française. Mais dans son cas, c’est tellement récent, cela ressemble tellement à un argument électoral qu’on a peur que ce soit simplement pour la reconstituer autour de lui. Ce discours est trop neuf pour ne pas sentir, à nouveau, le marketing politique ; il s’agit, encore et toujours, d’aller pêcher des voix là où elles sont.

     François Bayrou est une sorte de voiture-balai de notre démocratie : quand on n’ose pas voter Le Pen mais que quand même, ça commence à bien faire, quand décidément tous ces hommes politiques sont malhonnêtes et se moquent de nous, quand de toute façon tout est pourri et qu’il n’y en a pas un pour racheter l’autre, heureusement il y a Bayrou. Le vote propre et alternatif.

    Mais alternatif pour quoi ? Pour une alternative. Une alternative vers quoi ? Vers une alternative. Et c’est tout le fond du problème. On se souvient qu’au moment de la création de l’UMP, Bayrou et l’UDF avaient refusé d’y entrer. L’argument était simple : on ne vient pas, parce que si on vient, on sera dans le même parti. Etonnante justification, qui n’a pas suffi à convaincre tous les cadres, puisque certains ont fini par rejoindre l’UMP : Baguet, Gautier, Blanc… Ce dernier déplorait l’absence de « visibilité » du projet de Bayrou, autrement dit de thèmes de fond sur lesquels se démarquer[1]. A l’UMP, Jean-François Copé relève que Bayrou « se dit au centre mais n’a que des idées de droite », « sa spécificité, en-dehors du fait qu’il dit qu’il est au centre, on la cherche sur le fond. » Et quelques jours plus tard, interrogé sur la progression de Bayrou dans les sondages, Copé estime qu’il « se nourrit en creux » de l’absence de projet présenté par Royal mais que « le vrai débat aujourd’hui est entre la gauche et la droite, entre Sarkozy et Royal[2]. » Par ces propos (dont l’incohérence est d’ailleurs patente, puisque Copé estime que le débat est entre la gauche et la droite en même temps qu’il déplore l’absence de projet à gauche…), Copé souhaite évidemment ramener la ligne de fracture à la partition droite-gauche, puisque c’est celle qui sert son parti ; il l’affirme alors même qu’il ne sait pas encore ce que seront les propositions de Royal ; il veut simplement désamorcer les efforts de Bayrou pour la déplacer. Et pour cela, il lui suffit de rappeler que la spécificité de Bayrou n’est que son positionnement. A gauche, Noël Mamère fait de même, rappelant que « le centre a toujours choisi la droite[3]. » Au PS, on finit par le marteler. C’est comme le principe des vases communicants : plus Bayrou monte, plus on a besoin d’affirmer la différence entre droite et gauche. Le 26 février, un sondage OpinionWay paru dans Métro donne 37 % d’électeurs séduits par l’idée de faire travailler ensemble droite et gauche ; le même jour, Ségolène Royal affirme avec force l’opposition entre ces deux modèles, dont la confusion serait dangereuse : alors que Bayrou, déplore l’absence d’alternative et le choix forcé, Ségolène Royal estime qu’en confondant droite et gauche, il empêche « les Français de choisir[4] ». Enfin, au Front National, on n’a de cesse de contester à Bayrou l’autorité pour critiquer le système : Pour l’UMP et le PS, il faut neutraliser Bayrou en le plaçant à droite ; et pour Le Pen, il faut le remettre dans l’establishment, dire de lui qu’il est « plus encore que les autres l’homme du système[5]. »

    Tout cela n’est qu’une question de positionnement – et donc de visibilité. A cet égard, le grand succès de Bayrou est d’avoir réussi à concentrer sur lui les critiques. Dans le jeu démocratique, essuyer des critiques de tous bords, c’est à la fois un signe de bonne santé électorale et un moyen pour continuer à monter. La critique montre que l’on est pris au sérieux par les concurrents ; elle a pour vertu d’installer celui qu’elle vise sur le devant de la scène. Bayrou l’accueille donc avec un grand sourire : « Entre Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et Jean-Marie Le Pen, il y a un point commun, c’est la volonté de nous abattre. Les injures pleuvent, ces attaques sont normales, elles sont une reconnaissance[6]. » Mais ce qu’aurait pu ajouter Bayrou, c’est qu’il y a aussi un point commun entre ceux qu’il cite et lui : ils se présentent tous à un moment ou à un autre comme la cible de tous les autres. Le Pen en a largement profité, en se posant en victime de la diabolisation ; le 30 septembre 2006, c’est Sarkozy qui affirmait être la « cible » de toute la classe politique : objet d’un « haro » du PS, « bouc émissaire » de l’extrême-gauche, « homme à abattre » pour le Front National ; avant d’ajouter : « Tous ne supportent pas l’idée que cette rupture que nous proposons puisse être politiquement inclassable[7]. » Que François Bayrou se croie en position d’éprouver « beaucoup de commisération » pour ce que ses concurrents « sont en train de vivre[8] », cela ne peut qu’aviver la nôtre pour lui.

     En général, on fonde un parti pour des raisons de fond et parce que ces raisons de fond ne sont pas ou sont mal exprimées sur l’échiquier politique. Ensuite, on essaie d’exister sur cet échiquier en mettant en avant une ou plusieurs différences claires et caractéristiques. Dans le cas de Bayrou, la différence était finalement le droit à la différence. Lors de la fondation de l’UMP, le seul but affiché par son parti était désormais d’exister pour exister ; c’est là qu’est l’origine de son positionnement et de ses arguments de campagne. Il en a fait son fonds de commerce politique. Il se propose comme alternative, pour le seul principe de l’alternative, sans idée originale, sans rien d’autre que des principes très généraux dans lesquels n’importe qui se reconnaît. Il ne veut pas être dans l’UMP pour offrir le choix  : c’est ce qu’il affirme durant tout l’automne. Mais le choix entre quoi et quoi ? Quand il y a le choix entre l’UMP et quelqu’un d’autre que lui, en l’occurrence Ségolène Royal, il récuse ce choix comme n’étant pas le bon. Pourquoi ? parce qu’on n’a pas d’autre choix que de choisir entre Royal et Sarkozy. Donc il propose de choisir un troisième homme, quelqu’un qui vienne élargir le choix : et pour lui, l’alternative devient Bayrou ou … Le Pen[9] : ça c’est un vrai choix.

     Au lieu d’avoir bâti sa stratégie sur une doctrine, Bayrou a bâti sa doctrine sur une stratégie. C’est le sommet du cynisme politique ; on ne peut pas pousser plus loin le vice de notre régime mercantocrate. Pendant la campagne, dans la même logique, Bayrou a commencé à exister en mettant en avant les difficultés qu’il avait à exister ; il a trouvé sa place au coeur du système, bien au chaud, en proposant une nouvelle fracture entre système, qu’il assimile à la bipolarité gauche-droite, et anti-système. Fondamentalement, sa candidature fonctionne parce qu’elle est une candidature de rejet. Le calcul est judicieux, parce que la bipolarité droite-gauche est le clivage le plus visible, il est donc facile de faire croire que le système se limite à elle ; parce que justement les Français s’en lassent, et le rejet est beaucoup plus fédérateur que la proposition ; il y a donc des voix à récupérer sur ce créneau ; et parce que c’est précisément la nature du système de fonctionner sur des clivages ; rien de tel que d’en créer un nouveau pour profiter du mécanisme institutionnel.

     La critique du spectacle est décidément un excellent moyen d’y participer. D’ailleurs, à partir du moment où le clivage fonctionne, d’autres veulent se l’approprier. Même le camp de Sarkozy finit par essayer de récupérer cette fracture : Xavier Bertrand ose affirmer, « sans rire » précise la dépêche AP, que son candidat est « hors système ». Puis c’est Sarkozy lui-même qui l’avance : à Rungis, le 1er février, puis quinze jours plus tard à la Réunion, où il se présente comme un challenger, qui ne sera « jamais un favori » ; numéro deux du gouvernement, ministre d’Etat, président du parti majoritaire, omniprésent dans l’espace médiatique, mais hors système, voire anti-système. Cela a au moins le mérite de renseigner l’électeur sur la sincérité d’un programme.

     La mascarade est à peine moins voyante à l’UDF, surtout depuis qu’est venu le succès médiatique. La cohorte de journalistes qui désormais suit Bayrou risque bien de réduire à néant son fonds de commerce. En visite à Argenteuil, ce sont 80 journalistes qui l’accompagnent. Mais cela ne doit pas se faire au dépens de sa proximité avec les Français : « Il ne faut pas de murs de caméras entre lui et les Français », commente sa directrice de campagne, Marielle de Sarnez[10]. C’est vrai, de quoi aurait-il l’air ? L’un des riverains à qui il sert la main est séduit : « il ment pas ». Vraiment, Bayrou est différent. Même s’il a besoin de dire, quelques instants plus tard : « Il faut garantir qu’à Mantes-la-Jolie vous avez les mêmes chances, les mêmes options qu’à Henri IV ». Il est différent, assurément ; mais depuis quand être différent signifie ne pas pratiquer, comme les autres, la promesse de campagne ? L’UDF est un parti qui dépasse les clivages, mais qui exclut Pierre-Christophe Baguet, André Santini et Hervé Marseille lorsque ceux-ci soutiennent Sarkozy[11]. A l’UDF, la différence autorisée est celle de François Bayrou, c’est la seule qui vaille. Mais qu’importe tout cela, il est différent des autres, François Bayrou, et c’est le principal. Le 5 février, il s’amuse sur LCI de la façon dont Sarkozy veut séduire les travailleurs, et il commente la méthode : « Cette manière de perpétuellement abandonner les valeurs dont on se réclamait pour essayer d’aller prendre l’autre camp avec des valeurs qui ne sont pas les siennes, cela ne ressemble pas à la politique transparente qu’on voudrait. » Et le lendemain, sur Canal +, il dit se sentir « quelquefois plus à gauche » que Ségolène Royal. Très différent encore, lorsqu’il s’énerve le 26 janvier contre leurs promesses irréalistes ; lui « n’a pas de baguette magique », il ne veut pas « bourrer le mou » des Français. La veille, le 25 janvier, il promettait « une révolution », « une république honnête, dans laquelle il n’y [aurait] pas de réseaux, pas de mafias, pas d’influences souterraines… » Et citant Montesquieu, il déclarait possible pour le lendemain une République fondée sur la vertu. Simone Weil était en-deçà de la vérité, dans sa Note, lorsqu’elle écrivait : « La pression collective est exercée sur le grand public par la propagande (…) Tous les partis font de la propagande. Celui qui n’en ferait pas disparaîtrait du fait que les autres en font. Tous avouent qu’ils font de la propagande. Aucun n’est audacieux dans le mensonge au point d’affirmer qu’il entreprend l’éducation du public, qu’il forme le jugement du peuple[12]. »

    Bayrou, qui s’est défendu de vouloir créer un « état UDF », finit par annoncer la création d’un « grand parti démocrate » en cas de victoire : l’UMP lui reprochait de vouloir revenir à l’instabilité de la IVe République en se mettant en position de gouverner sans parti majoritaire. Que l’on se rassure, Bayrou créera un grand parti pour obtenir une majorité. Toute ressemblance avec la création d’un parti qui a commencé par s’appeler Union pour la Majorité Présidentielle ne serait bien entendu que pure coïncidence. Parions toutefois que se lèvera alors un nouveau Bayrou de service, qui se construira patiemment une identité politique en contestant le nouveau monopole. Et la vie continue.

     Ce sont les structures de notre démocratie qui contredisent le fond du message de Bayrou et en rendent impossible la mise en pratique. C’est pour cette raison qu’on dénonce à gauche comme à droite, son « imposture » ou sa « supercherie », son « absence de projet » et « l’immobilisme » voire la « crise politique » que son élection entraînerait. Bayrou critique un clivage, mais utilise à plein les ressorts d’un système qui fabrique le clivage, et il en installe un nouveau ; il parle de rassemblement, mais prospère en réalité sur le rejet ; il prône le gouvernement avec la gauche et la droite, mais doit admettre qu’il fondera un grand parti pour en obtenir une majorité. A force de vouloir être différent, il est le même. Il est le même justement parce que la politique se résume pour lui comme pour les autres à l’art d’être différent. Son discours est un produit de la campagne, il est mécaniquement enfanté par le marché des élections. De toute façon notre démocratie ne laisse pas le choix : elle ne tolère que cette manière de faire de la politique. Elle est une matrice qui transforme tout, même la volonté de rassemblement, le dépassement des clivages, la recherche de l’intérêt général, en artificieuse posture électorale.



[1] AFP, 25 janvier 2007.

[2] AP, 29 janvier 2007 et 5 février 2007.

[3] AFP, 16 février 2007.

[4] Reuters, 26 février 2007.

[5] AFP, 27 février 2007.

[6] AP, 27 février 2007.

[7] Nouvelobs.com, 30 septembre 2006.

[8] AFP, 1er mars 2007.

[9] Le Figaro, 13 novembre 2006.

[10] Reuters, 9 février 2007.

[11] AFP, 18 février 2007 ; France Info, 21 février 2007.

[12] Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, rééd. Gallimard, 2006

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