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Extrait 7 : A qui profite Le Pen ? 9 avril, 2007

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     C’est un fait, le vote pour les extrêmes est lui aussi une stratégie de la rupture : On pense évidemment à Le Pen, abhorré par l’ensemble de notre classe politico-médiatique, et dont la candidature ne peut qu’être ressentie comme une candidature anti-système, autant par la caste en place que par ceux qui veulent la bousculer. On a vu d’authentiques dissidents, un peu moins consensuels que Bayrou, se rapprocher de Le Pen : d’abord le ralliement du marxiste Alain Soral, ensuite les marques d’intérêt du provocateur anti-sioniste Dieudonné. A l’occasion de son passage à la fête des Bleu-Blanc-Rouge, Dieudonné annonce clairement la couleur. L’objectif, c’est d’utiliser toute la force subversive du Front National pour faire imploser notre régime : « Voter Le Pen peut créer les conditions d’un séisme politique prérévolutionnaire[1]. » On dit plutôt « faire péter le système » en banlieue[2], où ces propos trouvent un écho, amplifié par l’humiliation ressentie lorsque Nicolas Sarkozy a parlé de « kärcher » et de « racailles ». Le rappeur Rost a annoncé vouloir voter « Le Pen contre Sarko », tandis que de son côté, Le Pen essaie de trouver des points d’accointance : « Je suis diabolisé, exactement comme la banlieue l’est.» Alors Le Pen serait-il le vote révolutionnaire efficace, susceptible d’amener un changement par le chaos ? Voter Le Pen serait-il le moyen de sortir de notre régime engluant ?

    En réalité, Le Pen est un produit de notre régime. La chose est claire, et d’ailleurs souvent dénoncée : c’est cette démocratie qui a installé Le Pen sur le devant de la scène, mais c’est au nom de cette démocratie qu’il est requis de dénoncer la menace qu’il représente. Non merci, que d’autres s’en chargent.

     Car si la démocratie a besoin d’être défendue contre Le Pen, s’il est pour elle un vrai danger, au point que le seul débat ne suffise pas à la protéger et qu’on élève contre lui des « fronts républicains », alors pourquoi Le Pen n’est-il pas interdit ? Le Front National menace-t-il la démocratie ? Ou appelle-t-il à la violence ? Alors qu’on le dissolve ! Mais si ce n’est pas le cas, si Le Pen n’est pas un tel danger, pourquoi n’est-il pas traité comme les autres candidats ? On utilise contre lui des moyens qui ne sont plus ceux de la démocratie : il n’y a plus d’impartialité ni d’égalité de traitement. On a vu en 2002, pendant quinze jours, l’ensemble de la classe médiatique prendre clairement position et présenter le vote pour Chirac comme une évidence ; il n’y eut guère que deux ou trois journalistes pour dénoncer cette vague de propagande flagrante, tel Eric Zemmour, dans Arrêt sur Images, comparant la campagne à celle d’une république populaire. On a vu Chirac refuser le débat, alléguant qu’on ne discute pas avec l’intolérance. Et lorsque Serge Moati dit traiter Le Pen avec empathie, ce qui est quand même une qualité nécessaire au journalisme, on s’en émeut : On se demande si présenter Le Pen comme un autre homme politique, n’est pas déjà être pris à son piège et rentrer dans son jeu : on craint de le « banaliser ». Alors que normalement, pour parler de Le Pen, il faut au moins s’exprimer comme dans Le Monde, où l’on relate les sourcils froncés le passage de Le Pen chez Moati :

Il l’a d’abord soumis à une interview assez gentillette puis l’a laissé s’ébrouer, comme un pitbull lâché dans un pré, aux côtés d’Eric Raoult, Christiane Taubira et Maurice Leroy. Un débat, quoi ! Jean-Marie Le Pen peut désormais répondre gravement à toutes les questions concernant l’avenir du pays, son propre destin, et les turpitudes du Paris-Saint-Germain[3].

     Que Le Pen puisse accéder aux médias pour y exposer ses idées est donc en soi un scandale. C’est un axiome, une sorte de pré-requis généralement admis. Au point que lorsqu’ils sont sondés, une partie de ses électeurs n’osent pas avouer qu’ils votent pour Le Pen, comme si leur vote était immoral et devait être réprouvé. Ce qui est vrai aux yeux d’une partie importante de l’opinion : Le Pen est le seul homme politique pour qui le CEVIPOF ait l’idée de mesurer son degré d’acceptation dans le jeu politique français. Au vu des résultats, selon lesquels il est acceptable pour 63 % des sondés que Le Pen obtienne ses signatures, et pour 61 % que le Front National puisse compter des députés grâce à une dose de proportionnelle, Jérôme Jaffré estime que Le Pen a « gagné la bataille de ses droits politiques[4] ». Le Pen devrait donc se battre pour ses droits politiques, en pleine démocratie ! Si la démocratie est un régime où il faut se battre pour ses droits, alors à quoi sert-elle ? Cela ne choque personne, au motif qu’on ne peut se comporter de façon démocratique avec quelqu’un qui prône des idées antidémocratiques. On le traite d’une façon différente, on utilise contre lui les ressources classiques de la propagande : ce n’est rien d’autre qu’un flagrant déni de démocratie. Si Le Pen ne mérite pas qu’on débatte avec lui, alors c’est qu’il n’a rien à faire dans des élections. En revanche, s’il peut participer à des élections, on n’a pas à en tordre les règles, on lui doit l’égalité, c’est le principe de la démocratie.

    C’est un paradoxe dont notre régime ne peut se défaire. Il a besoin de Le Pen pour tenir le rôle du Goldstein de 1984, l’ennemi public numéro un. La grille d’analyse qu’utilise Chomsky au sujet de la propagande de Bush fonctionne très bien avec les deux semaines d’entre-deux-tours de 2002 : il faut un ennemi grâce auquel on fait peur, et contre lequel on fabrique du consensus. Dans le cas des élections de 2002, le consensus s’est élevé à 82 %. Parce qu’elle a besoin de lui, notre démocratie a produit Le Pen.

    Elle l’a aussi produit en lui offrant son  espace médiatique, où il est complètement à l’aise Servi par d’indéniables qualités oratoires, Le Pen sait parfaitement se positionner sur l’échiquier. Il maîtrise l’art du slogan et jusqu’à celui du scandale. Si on en croit ce qu’il en dit lui-même, il ne cherche pas le scandale, mais ne le refuse pas non plus. Dans un entretien qu’il donne sur six pages au mensuel La Une en novembre 1996, Le Pen revient sur la fameuse “affaire du détail” :

La Une : Ne croyez-vous pas que beaucoup de gens sont d’accord avec la majeur partie de vos idées, et que 10% à 20% de vos idées vous font perdre beaucoup de voix ?

Le Pen : Alors écoutez, avant l’affaire du “détail”, il y avait 2,2 millions d’électeurs FN. Après : 4,4 millions. Donc ce n’est pas vrai. Ca, c’est ce qu’écrit le microcosme.

(…)

La Une : Pourquoi persister dans cette direction ?

Le Pen : Ecoutez, depuis quinze jours, il y a une tempête médiatique sur Le Pen. Sans cela, personne en m’aurait invité nulle part. Moi, on m’invite une fois par an sur TF1, une fois par an sur France 2 et puis c’est terminé !

La Une : Donc, c’est bien ça, vous recherchez la diabolisation de Le Pen ?

Le Pen : Non, je ne recherche pas, mais je n’esquive pas.

Qu’il n’esquive pas la diabolisation, c’est clair : Le Pen parle à nouveau de « détail » un an plus tard, en décembre 1997, à Munich, et confirme ses propos sur la BBC en novembre 2005. Au bout de trois fois, la limite finit par être floue entre “ne pas esquiver” et “rechercher”. En janvier 2005, dans une situation similaire, Le Pen tient des propos comparables à ceux qu’il a tenus dans La Une. Il est à nouveau au coeur d’un scandale, pour avoir minimisé dans le journal Rivarol du 7 janvier la rigueur de l’occupation allemande. Sa fille Marine, qui essaie d’engager le Front National dans une stratégie de dédiabolisation, est furieuse. Mais plutôt que désavouer son père, elle préfère garder le silence, et se mettra même en retrait du Front National pendant quelques temps. Lorsque le 17 janvier, Le Pen présente ses voeux à la presse, il évoque l’affaire : « Marine est bien gentille, mais sa stratégie de dédiabolisation ne nous a rien rapporté. Les médias nous ignorent. Un Front gentil, ça n’intéresse personne. Je n’ai pas cherché le scandale pour briser l’omerta, mais reconnaissez que cela marche[5]. » Cette fois encore Le Pen dément qu’il puisse s’agir d’une stratégie de sa part. Mais puisque « cela marche », puisque le scandale collecte des voix… Pour Le Pen, peu importe ce qu’on dit de lui ; entre l’omerta et la diabolisation, il choisit la diabolisation, car il sait parfaitement l’utiliser. Il la dénonce, mais l’entretient : une phrase, un mot, et c’est la curée médiatique. Dans notre démocratie qui fonctionne à coups d’images fortes, d’idées simples, de formules ramassées, Le Pen est un maître. Il n’a pas de bilan, pas de charge exécutive, mais il monte d’élection en élection, en éternel opposant.

     Et puis il y a le rejet dont il fait l’objet : rien de tel pour le servir, à mesure que le reste de la classe politique se décrédibilise. En faisant de lui le mouton noir de la démocratie, les partis politiques lui envoient tous ceux qu’ils déçoivent. En raison de leurs faiblesses et de leurs vaines promesses, ce sont les partis « de gouvernement » qui consolident Le Pen.

     On sait aussi la part des stratégies électorales qui, loin des positions de principe, font monter Le Pen volontairement ou par ricochet : l’instrumentalisation du FN par Mitterrand, qui le pousse sur le devant de la scène pour affaiblir Chirac[6] ; et bien-sûr l’utilisation insistante du thème de l’insécurité par Chirac en 2002[7]… Parce que Le Pen est tout de même bien pratique : l’affronter au deuxième tour d’une élection présidentielle est du pain béni pour tout candidat. On n’a qu’à refuser tout débat, au nom de la démocratie naturellement, se contenter d’une ou deux déclaration morale, et on est sûr d’être élu à plus de 80 % des voix. Même si au premier tour, on obtient le score le plus bas jamais atteint par un président sortant…

     Depuis, Le Pen est devenu pratique même au premier tour ; c’est juste le mode d’emploi qui a un peu changé : désormais, lorsqu’un grand parti risque de ne pas être présent au deuxième tour, en raison de l’éclatement des voix dans son camp ou de la montée de Bayrou, il évoque le « 21 avril ». Il est magique, ce 21 avril, auquel on n’a plus besoin d’ajouter de millésime. Il a donné une vraie substance au « vote utile ». Tout le monde s’en sert. Xavier Bertrand affirme que « le Front National n’est pas aussi bas que ne le disent les intentions de vote », et Hollande dénie à Bayrou le titre de troisième homme, parce que selon lui, le seul troisième homme, c’est Le Pen. Alors Bayrou accuse le PS et l’UMP d’appeler Le Pen « désespérément au secours » et de « se raccrocher aux branches en évoquant le souvenir de 2002[8]. » Ce que Ségolène Royal n’hésite pas à refaire au micro de France Inter le 26 février en mettant en garde contre la dispersion des voix, puis le 22 mars en affirmant ne pas vouloir que « le 22 avril ressemble au 21 avril[9]. » Le Pen, c’est l’épouvantail homologué qui sert à rabattre les voix.

     Le vote Le Pen est lui aussi un moyen d’alimenter le « système ». Notre démocratie vit sur des lignes de partage, où s’affrontent des oppositions plus ou moins profondes : la plus traditionnelle, celle qui tient le plus de place, c’est l’opposition droite contre gauche ; pour se positionner, les partis que cette ligne de partage ne suffit pas à rendre visible tentent d’imposer de nouvelles oppositions et chacun essaie de montrer que la vraie fracture, dans le paysage politique, passe devant sa porte : libéraux contre sociaux, fédéralisme contre souverainisme, etc. La nouveauté de cette campagne, on la doit à Bayrou : c’est le centre contre la polarité droite-gauche. Et puis il y a une opposition plus ancienne, qui est sans doute plus impressionnante, parce qu’elle est creusée dans le débat politique avec une certaine violence et qu’elle entraîne des attitudes quasiment religieuses : c’est l’opposition entre Le Pen et les autres ; selon qu’on est dans l’un ou l’autre camp, ce sera le front républicain contre la menace fasciste ou le patriotisme contre le « système », l’ancienne « bande des quatre ». Mais cette opposition fonctionne en réalité selon les mêmes principes que les autres, à coup de marketing et de propagande, à des kilomètres de la politique.

     Cette opposition est dans une certaine mesure profitable à Le Pen. Elle a largement contribué à construire sa stature et lui a apporté des voix. Il est entré dans ce jeu, justement en s’opposant à la « bande des quatre », expression reprise à la convention de Lille en février[10], et en contestant la posture de rebelle de Bayrou. Qu’une dissidence soit ainsi sujette à la concurrence devrait suffire à la rendre suspecte. Comme il fait bon être rebelle dans notre démocratie… Rien de tel pour s’installer dans la vie politique. Libération le relève au moment de l’affaire Georges Frêche :

La diabolisation est devenue une arme routinière de la vie politique française. (…) Après onze ans de chiraquisme, tout fout le camp, même l’establishment. La nouvelle bande des quatre, celle des candidats les mieux placés pour la prochaine présidentielle, revendique de ne pas faire partie de ce nouveau pouvoir parisianiste. A un titre ou un autre, tous sont diabolisés. (…) « Diabolisez-moi » doit être le voeu secret que chacun adresse aux médias[11].

     Mais même lorsqu’elle est franche et âpre, l’opposition qui se manifeste dans le vote pour Le Pen est encore une opposition factice, justement parce que ce vote ne pourra jamais être qu’un vote de protestation. « C’est la révélation de sa puissance le 21 avril qui constitue le principal obstacle au développement du Front national, comme si une partie de ses électeurs voulaient bien voter pour lui à la condition expresse qu’il ne sorte jamais des seconds rôles[12]. » On vote Le Pen précisemment parce qu’il est diabolisé. Les chiffres le disent : 22% de ses électeurs du premier tour n’ont pas voté pour lui au second, afin de ne pas transformer leur volonté de sanction en adhésion ; cette proportion se retrouve dans les intentions de vote pour 2007 : selon la 3e vague du Baromètre Politique Français, 23 % de ceux qui souhaitent voter Le Pen au premier tour refusent sa victoire au second[13]. De l’autre côté de l’échiquier, 15 % des électeurs d’Arlette Laguillier, « une minorité protestataire irréductible » selon Pascal Perrineau, avaient l’intention en 2002 de se reporter sur Le Pen au second tour[14]. Ce vote de protestation a déjà exercé le maximum de son influence et ne pourra sans doute pas mieux faire. L’entre-deux-tours de 2002 l’a montré, avec ses manifestations épidermiques et sa campagne médiatique irrationnelle au sein de laquelle bien peu ont eu le courage (ou l’intelligence ?) d’élever une voix objective. Il était évident que Le Pen ne passerait pas ; vouloir bousculer une caste grâce aux règles du jeu qu’elle s’est taillée sur mesure n’est pas réaliste : cela donne un score digne justement d’une république populaire. Le Pen a de ce point de vue donné toute sa mesure, et sa mesure n’atteint pas 20 %. C’est énorme, mais c’est un plafond. Les élections de 2002 ont plus que jamais mis en évidence une crise politique. Elles n’étaient pas la crise, elles n’en étaient qu’un symptôme ; et elles ne proposaient pas les conditions de la guérison. Pour une partie des électeurs, le vote Le Pen n’est qu’un chiffon rouge dont on use, faute de mieux, pour se dire mécontent ; un chiffon rouge désigné par le reste de la classe politique. C’est là toute l’efficacité de cette dissidence, qui contient en elle-même ses limites et peut légitimement laisser sceptique.



[1] Libération, 20 décembre 2006.

[2] AFP, 5 mars 2007.

[3] Le Monde, 28 novembre 2006.

[4] Jérôme Jaffré, « Le paradoxe Le Pen », Baromètre Politique Français (2006-2007), 3e vague – Hiver 2006, CEVIPOF-Ministère de l’Intérieur.

[5] Nouvel Observateur, 20 janvier 2005.

[6] Sur la « divine surprise » qu’a été Le Pen pour le PS, cf. L’analyse de Marcel Gauchet, dans La démocratie contre elle-même, Gallimard, 2002, p. 208-210 : « Veut-on réellement combattre Le Pen ou veut-on profiter de l’effet de Le Pen en feignant de s’en scandaliser ? »

[7] cf. Jean-Marc Salmon, Patrick Cohen, 21 avril : la contre-enquête, Denoël, 2003.

[8] AFP, 16 février 2007.

[9] AFP, 22 mars 2007.

[10] Libération, 26 février 2007.

[11] Libération, 25 novembre 2006.

[12] Le Monde, 23 avril 2003.

[13] Jérôme Jaffré, « Le paradoxe Le Pen », Baromètre Politique Français (2006-2007), 3e vague-Automne 2006, CEVIPOF-Ministère de l’Intérieur.

[14] [http://www.tns-sofres.com/etudes/dossiers/presi2002/itv_perrineau2htm] (consulté le 28 janvier 2007)

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